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"J'écris pour ne pas fermer les yeux moi aussi, je gagne le pays de ma colère." (Dominique Sampiero)

C'est sur ce blog que je ferai connaître mes points de vue, issus pour la plupart de mon livre mort-né "Attention aux autres". Ils paraîtront au rythme d'un par semaine, tous les lundis à partir du 31/10/2011.

C''est mon "Indignez-vous" à moi. Criant Réagissez ... 


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Attention aux autres : Oraison funèbre

Ce texte est dédié à Christian Congiu, qui vient de se tuer à moto le mardi 27 décembre 2011. Avec lui, j'avais fondé en 1992 la revue Nouvelle Donne, dont j'ai été plusieurs années la rédactrice en chef et lui le directeur de publication. Ce fut une belle aventure... L'éloignement géographique et les années avaient distendu les liens qui nous unissaient, mais nous n'avions jamais perdu le contact et l'amitié restait très forte. Je l'ai rencontré pour la dernière fois en août 2010. Il avait fait 200 km... à moto, pour passer deux heures avec nous. Ce texte n'a pas été écrit pour lui, mais pour une amie morte 20 ans plus tôt, mais rien n'a changé dans ma manière de considérer la mort et ce qui l'entoure. Je me devais et je devais à Christian de le publier aujourd'hui. In memoriam...

 Adieu, Solange. Je ne suis pas venue te voir morte et je n'irai pas au cimetière, mais je sais que tu ne m'en voudras pas. Le sens des convenances n'était pas ton fort, ce n'est pas le mien non plus. Voilà vingt ans que j'ai scandalisé ma famille en refusant tout net de faire la « tournée des tombes » à la Toussaint, je ne recommencerai pas à faire le guignol pour toi, ni pour personne. Si par hasard il y a quelque chose après la mort – ce qui m'étonnerait – ce n'est sûrement pas sous la pierre du caveau que ça se passe. Je laisse les vers faire leur boulot, cela ne me concerne pas. Ne compte pas non plus sur moi pour les chrysanthèmes, ce sont de belles fleurs qui n'ont pas mérité un tel sort.

 Adieu, Solange. Tu as rejoint Yvonne, broyée sous un camion, Maxence, enroulé autour d'un platane, Joëlle, projetée au fond d'un ravin. Pour toi, la mort a pris le visage d'un automobiliste ivre – du moins, on le suppose – qui a brûlé un feu, t'a renversée et ne s'est pas arrêté. Tu es la quatrième victime de la route parmi mes amis. Ça ne bouleverse plus personne, surtout pas les flics qui t'ont ramassée et qui ont dit à ta famille, en guise de réconfort : « Vous savez, ça arrive tous les jours... Celui qui a provoqué l'accident ? On ne le retrouvera pas. Avec l'histoire des malus, vous comprenez, plus personne ne s'arrête. S'il fallait courir après tous les délits de fuite, on ne suffirait pas à la tâche ». Si vous avez un ennemi dont vous souhaitez la mort, n'achetez pas un revolver, prenez votre voiture et écrasez-le, c'est le crime parfait, celui dont on ne recherche même pas l'auteur. Pauvre Solange ! Si tu t'étais fait flinguer lors d'un hold-up, d'un attentat ou d'une prise d'otages, tu aurais eu droit à l'indignation générale. Mais le énième piéton renversé par une voiture (on ne dit jamais « par un conducteur », ça évite les problèmes, les voitures assassines ne risquent pas d'encombrer les Assises), qui voulez-vous que ça émeuve ?

 Adieu, Solange. C'est ma petite oraison funèbre à moi : celle qu'ils prononceront à l'église ou au cimetière sera certainement un monument d'hypocrisie, raison de plus pour que je reste chez moi. Tiens, je me souviens de celle de mon grand-père, du temps où j'allais encore aux enterrements. « Monsieur Machin, époux modèle, père modèle (tyran domestique, oui, aussi redouté de sa femme que de ses enfants), aimé de tous (quels tous ? cet arriviste forcené n'avait que des ennemis), et qui, parti de rien, avait su créer sa propre entreprise (ça, c'était vrai, mais en marchant sur le dos de combien de copains ?) et faire profiter de sa réussite sa famille (il était en froid avec ses trois gendres qu'il ne voyait plus depuis des années, pas plus que ses filles, coupables d'avoir épousé des traîne-savates) et ses amis (que celui qui a jamais pu soutirer de l'argent à ce grippe-sous lève la main), etc. etc. ». J'aurais ri si je n'avais craint de choquer irrémédiablement ma pauvre grand-mère qui, bien que réduite en esclavage pendant cinquante ans par son despote et bien placée pour connaître l'inanité de cet éloge, pleurait toutes les larmes de son corps et approuvait du chef chaque contre-vérité. Elle avait sans doute oublié, outre les incessantes querelles, quelques épisodes marquants, comme le jour où ce mari-modèle piétina et écrasa sous ses semelles les boucles d'oreilles qu'elle avait achetées contre son gré. Elle avait oublié aussi le jour où ce père-modèle détruisit, en l'absence de son fils, le Meccano qui faisait la fierté de celui-ci, pour le punir d'une désobéissance. Elle avait oublié qu'au plus fort des scènes de ménage, l'une de ses filles se laissait tomber par terre, comme morte, n'ayant pas trouvé d'autre moyen pour faire cesser les hurlements qui la terrorisaient. Elle avait oublié – mais l'a-t-elle jamais su ? – que la même fille, devenue pensionnaire, sanglotait tous les soirs dans son lit à l'idée des tourments que subissait sa mère en son absence. Voilà l'homme dont on chantait les louanges, voilà l'homme que pleurait son épouse en toute bonne foi. Encore heureux qu'elle n'ait pas vécu en des temps et des lieux où l'on brûlait les femmes sur le bûcher funèbre de leur conjoint, elle s'y serait jetée de bon cœur, au nom de l'amour conjugal sublimé par la mort.

 Adieu, Solange. Je ne te prêterai pas, même morte, des vertus imaginaires. Tu étais comme tout le monde un mélange inextricable de qualités et de défauts et un tissu de contradictions. Si tu m'entends, tu sais que j'ai raison et que je t'aimais bien telle quelle. Je ne dirai pas que tu étais trop jeune pour mourir (quel est le bel âge dans ce domaine ?) ni que « tu n'avais pas mérité ça » : aucun être humain ne mérite de mourir et ils meurent tous quand même. Et toi, tu as été « tuée sur le coup », ce qui représente un avantage certain et t'a épargné bien des affres. Tiens, Eliane qui est en train de crever d'un cancer et qui le sait doit t'envier.

 Adieu, Solange. Moi aussi, il m'arrive de t'envier, tu t'en doutes. Ensemble, nous jouions à défier le temps qui passe et à feindre de nier qu'en dépit des artifices, nous devenions de jour en jour un peu moins fraîches, un peu moins belles, nous ressemblions de plus en plus à nos mères et de moins en moins aux jeunes filles que nous avions été. « Mais non, tu es très bien, ma chère, j'aimerais avoir ton teint » « Et moi, ta ligne » « Et moi, ta forme ». Bref, un assaut de stupidités destinées à rassurer l'autre, à se rassurer soi, et rien n'est vraiment stupide qui aide à vivre. Si, tout de même. Charitablement stupides, d'accord, mais pas idiotes. Pas au point d'écouter la vox populi nous répéter : « ll faut accepter son âge... Chaque âge a ses plaisirs ». Mais comment donc ! Quel délicat plaisir que de ne plus oser croiser son image dans les miroirs, que de voir se dégrader un peu plus chaque jour cette enveloppe charnelle qui n'était pas parfaite, loin de là, mais à laquelle on avait fini par s'habituer, et puis qui n'était pas moche. Déjà, à trente-cinq ans, tu disais : « S'il faut mettre des rustines partout, non merci ». Eh bien, voilà. Tu n'en mettras pas. Mon arrière-grand-mère m'a avoué un jour : « Ce matin, par hasard, je me suis vue toute nue dans la glace, et j'ai pleuré. » Elle avait quatre-vingt-sept ans... Solange, tu n'auras jamais quatre-vingt-sept ans, quelle chance tu as. Tu ne devras pas renoncer chaque jour un peu plus à tout ce qui faisait l'agrément de la vie, renoncer à la beauté, à l'amour, et puis renoncer à fumer, renoncer à manger et à boire ce qui est bon, pour préserver la machine qui de toute façon se déglingue quand même et refuse chaque jour un peu plus d'obéir. Que l'automobiliste qui t'a renversée n'ait pas de remords. Grâce à lui, tu as l'occasion de vérifier le bien-fondé de l'ultime message de Brel :

Mourir cela n'est rien

Mourir, la belle affaire

Mais vieillir oh vieillir...

Je ne pensais pas, tout de même, que le dernier vers, tu me laisserais le vérifier toute seule. Tu es vache.

 Adieu, Solange. Je pense que tu ne m'entends pas et c'est pour moi seule que je t'ai écrit cette oraison funèbre, pour exorciser le chagrin. Mais si par hasard, ton âme flotte quelque part dans la galaxie, si de Solange tu es devenue ange tout court, fais-nous un signe de temps en temps. Souviens-toi des années d'ici-bas et lance-nous un petit clin d'œil, histoire qu'on ait envie de te rejoindre pour voir comme c'est beau, là-haut.

Attention aux autres : C'est pour ton bien

Madame Desprez, ma coiffeuse, me harponne dès mon entrée dans son salon.

-         Vous êtes professeur de français, n'est-ce pas ? Vous ne voudriez pas donner des leçons particulières à ma fille, Séverine ? Elle me désespère. Elle a failli redoubler sa 5e. Pendant tout le mois d'août, je lui ai fait donner trois heures de cours de math par jour, et voilà que maintenant, elle s'effondre en français ! Vous pourriez vous occuper d'elle quatre heures le mercredi et quatre heures le samedi, par exemple. C'est pour son bien. Elle me remerciera plus tard.

Pour l'instant, Séverine fait la gueule et je la comprends. Elle n'a aucun goût pour les études et s'ennuie à mourir à l'école. Alors, huit heures de leçons particulières quand les vingt-neuf heures de cours obligatoires lui paraissent déjà un fardeau insupportable…

Mais madame Desprez a décidé que sa fille ferait, bon gré mal gré, « des études ».

Je n'ose lui faire remarquer qu'elle est en grande partie responsable du désintérêt de Séverine pour les fameuses études. Quand on élève un enfant, comme c'est le cas, dans le culte exclusif des biens matériels, on ne peut s'attendre à ce qu'il se passionne pour une culture livresque dont ses parents se passent fort bien, ce qui ne les empêche pas de vivre dans le bien-être.

Je m'enquiers tout de même de ce qui intéresse cette Séverine qui n'aime pas l'école. N'y a-t-il rien qui lui plaise ? Mais si, bien sûr. Elle manifeste une grande habileté manuelle et un goût certain pour toute forme d'activité créative. En fait, elle serait volontiers coiffeuse, comme maman.

-         Coiffeuse ! Vous vous rendez compte ! Elle a la chance que je puisse lui payer des études et elle voudrait être coiffeuse !

En vertu de cette sincère indignation, madame Desprez gâche l'enfance de sa fille au profit d'une réussite future pour le moins hypothétique. Et même si... même si, à force de leçons particulières et de « boîtes à bachot », Séverine finissait par décrocher un diplôme et par exercer un de ces métiers bien cotés que convoite sa mère, serait-ce une réussite ? Aux yeux de madame Desprez, sans nul doute. Aux yeux de Séverine, c'est moins sûr. Enfin, c'est pour son bien !

C'est pour leur bien aussi que certains intellectuels de nos relations font systématiquement « sauter » une classe à leurs enfants, déjà « en avance », pour peu que ceux-ci manifestent quelque intérêt pour les études (et comment n'en manifesteraient-ils pas ? Environnement culturel oblige).

Voilà donc des enfants de dix ans, douze ans, contraints de travailler le soir, le mercredi, le dimanche. Lorsqu'ils sont invités dans la famille, ils emmènent leur cartable et s'isolent dans un coin avec leurs bouquins. Dame ! Ils ont sauté une classe. S'ils veulent rester les premiers, il faut qu'ils bossent. Quelle enfance ! Et jouer, ce n'est pas important pour des gosses ?

Cela me rappelle une petite Ariane, qui fut une de mes premières élèves. J'étais cette année-là professeur principal d'une 5e et, animée d'un beau zèle de néophyte, je dictai à mes élèves (comme prévu par ma fonction) le planning, très chargé, de leur travail à la maison. Et Ariane de s'exclamer naïvement :

-         Mais Madame, quand est-ce qu'on joue ? Il faut du temps pour jouer, quand même !

Elle rougit et se tut devant les ricanements de ses camarades, déjà mieux policés qu'elle, sans doute. Pardon Ariane, c'est toi qui avais raison, je l'ai compris trop tard. Encore n'étais-tu pas « en avance », comme ces tristes petites plantes cultivées sous serre et forcées à mûrir avant l'heure, ces petits adultes de dix ans pâlis sur les livres. C'est pour leur bien, paraît-il.

Quel bien ? Celui d'entrer un ou deux ans plus tôt que les autres sur le marché du travail, dont chacun sait à quel point il est réjouissant, ou celui de faire la gloire de leurs parents ?

-         Mon fils a neuf ans et il est déjà en 6e, vous vous rendez compte ?

Je me rends compte surtout, cher Monsieur, de l'effort d'adaptation disproportionné avec son âge que doit fournir votre rejeton pour rivaliser avec ses condisciples de dix ans, onze ans, voire douze, et surtout pour ingurgiter des notions dont l'acquisition suppose, en principe, une maturité d'esprit bien supérieure à la sienne.

Quelle violence subissent ces gamins, même s'ils n'en sont pas conscients sur le moment, même s'ils sont apparemment des opprimés heureux de leur sort ! Ils n'auront pas eu d'enfance, cela compte dans une vie !

Nous voulons tous le meilleur pour nos enfants. Mais quel meilleur ? Le nôtre évidemment, ou celui que notre milieu social tient pour tel. Et ce n'est pas le fait d'avoir été victime des préjugés de ses parents qui rend un adulte plus réceptif aux aspirations de ses enfants, au contraire.

Je n'en veux pour exemple que le cas de monsieur B. Il était, à dix-sept ans, passionné de littérature et ne s'intéressait qu'à la lecture, à la poésie, au théâtre. Malheureusement, son père était médecin et entendait n'avoir engendré que de futurs médecins :

- Trois fils, trois médecins, avait-il décrété avec un remarquable sens des nuances. La littérature ne nourrit pas son homme, mon fils. Fais des études scientifiques, tu me remercieras plus tard. 

Monsieur B. entreprit donc, comme ses frères, des études de médecine, y échoua évidemment et, de réorientation en réorientation, finit par obtenir un diplôme d'ingénieur chimiste. Il passa sa vie dans les pétroles et, financièrement, ne put certes pas s'en plaindre. Mais Eluard et les pétroles ne font pas bon ménage. Ce littéraire égaré dans la chimie accumula une telle dose de frustrations qu'il ne s'en délivra que par la névrose et la mythomanie.

Cela lui avait-il au moins servi de leçon et l'avait-il incité à se montrer plus tolérant envers ses propres enfants ? Non pas. « Tu feras Khâgne, ma fille » remplaça pour ses descendants le « Tu seras médecin, mon fils » qui avait empoisonné sa vie.

Mais voilà, sa seconde fille, Valérie, voulait être comédienne. C'était sa vocation, sa passion et son talent dans ce domaine était déjà prometteur.

-         Enfin, comédienne, ce n'est pas un métier. Tu seras prof de français, un point c'est tout. C'est pour ton bien que je dis ça.

Valérie, qui n'était pas dotée de grandes capacités de résistance, est donc prof de français, elle gagne sa vie correctement et exerce un métier « honorable », celui-là même qui aurait fait le bonheur de son père, justement.

Mais elle, elle se traîne au boulot tous les jours, la mort dans l'âme. Elle n'a qu'une vie et elle la passe à s'épuiser dans une profession qu'elle déteste, alors que les quelques activités de comédienne auxquelles elle s'était essayée, en amateur et en cachette, la mettaient dans un état d'exaltation et de joie indescriptible.

Bien sûr, si elle avait poursuivi dans cette voie pleine d'embûches, elle ne mènerait sans doute pas aujourd'hui la vie « confortable » que son salaire d'enseignante lui assure. « Courir le cacheton », ne jamais savoir de quoi demain sera fait, ce n'est pas drôle.

Mais se lever tous les matins avec la seule perspective de retrouver trente mômes déchaînés et bien décidés à « bouffer du prof », est-ce drôle ? Peut-être pour ceux qui en ont vraiment la vocation. Mais pour les autres, c'est l'horreur.

Ah bien sûr, il y a les mercredis, et les vacances donc, comme disent ceux qui ne sont jamais descendus dans l'arène. Vacances après lesquelles Valérie se demande à chaque fois si elle va retourner affronter les fauves ou bien plutôt courir se jeter à l'eau. Elle s'en tire pour le moment avec un ulcère à l'estomac...

 

Vouloir le meilleur pour ses enfants, cela signifie-t-il vraiment les programmer pour qu'ils « perdent leur vie à la gagner » ? Bien sûr, c'est difficile. Comment ne pas projeter sur nos descendants nos propres images de la réussite, nos propres désirs de sécurité financière et de respectabilité sociale ?

On peut ajouter, de surcroît, qu'un enfant, et même un adolescent, ne sont pas bons juges de ce qui fera leur bonheur plus tard. Mais, faute d'objectivité, nous ne sommes pas meilleurs juges. Choisir pour ses enfants en fonction de ses propres critères et au mépris de leurs goûts et de leurs dons, c'est tout de même s'exposer à faire leur malheur. En toute bonne conscience. Et pour leur bien.

 

Attention aux autres : Anecdotes

Je sors du boulot. Il est tard. Je suis fatiguée. Je tombe sur un barrage de routiers, en grève pour je ne sais quelle cause, peut-être bonne (en l'occurrence, non. Ils manifestent pour que le système du permis à points ne leur soit pas appliqué, ce qui est scandaleux. Demain, Jean Daniel fera son éditorial sur Le permis de tuer et j'applaudirai des deux mains). Bref, ils  bloquent la route, forts de leurs gros culs. Je baisse ma vitre et leur fais remarquer que leur barrage ne gêne que des travailleurs comme eux, harassés et désireux de rentrer chez eux. « Va donc, eh, Mémère ! » m'est-il élégamment répondu. Bravo, Monsieur le routier, ça c'est du dialogue !

  Je vais au boulot. Un chauffeur de camion décharge au milieu de la rue et bloque la circulation. Je lui suggère d'avancer de vingt mètres pour laisser passer les automobilistes. « Je travaille, moi, pouffiasse », me rétorque le zombie. Moi aussi, d'ailleurs, je travaille, du moins j'essaie, et il me sera difficile de justifier mon retard auprès de mon patron, fût-ce en racontant cette édifiante anecdote. Mais la brute anthropoïde à qui j'ai affaire ne semble pas imaginer qu'une femme se déplace dans un autre but que celui de faire les magasins et de dépenser en frivolités l'argent durement gagné par son mari.

Deux mecs draguent à la piscine. Ils roulent des mécaniques d'un air avantageux (ridicule pas mort, malgré Aldo Maccione) et passent en revue, à voix suffisamment haute pour être entendus des intéressées, les jeunes filles étalées au soleil :

« Ah non, pas celle-là, elle a des gros genoux.

– Ah non, pas celle-là, elle est trop plate.

– Ah non, pas celle-là, elle a de la cellulite. »

L'envie me vient de dire, sur le même ton entre aparté et grand public :

« Ah non, pas ceux-là, ils ont un trop petit zizi (dont ne laisse rien ignorer – et rien espérer – le maillot de bain mouillé-collant) ».

Je me tais cette fois – la libération de la femme a ses limites – mais je ne me tairai pas toujours.

  Je dîne au restaurant avec une amie, une charmante jeune femme rousse. A la table voisine, un homme recule ostensiblement sa chaise et dit à sa compagne :

« Les rousses, ça sent la ménagerie. Au lit, ça peut être excitant, mais à table, c'est incommodant ! »

La dame est un peu gênée, tout de même. Quant à mon amie, elle a les larmes aux yeux et ne termine pas son repas. Nous quittons le restaurant comme des voleuses : c'est nous qui avons honte. Quelque temps plus tard, la jolie rouquine se fera teindre en blond platine et sera beaucoup moins jolie, mais à l'abri des mufleries.

Cécile termine ses courses au supermarché et calcule qu'à peu de chose près, elle n'a pas assez d'argent pour tout payer. Abandonner une de ses acquisitions ? Elle a passé tant de temps dans les rayons et elle a besoin de tout, elle n'est pas du genre à acheter du superflu. Elle se décide à cacher un paquet de beurre, qui représente juste les quelques euros qu'elle n'a pas. A la caisse, le surveillant s'interpose. « Suivez-moi dans mon bureau ». Il est dix-neuf heures. A vingt heures, le magasin ferme ses portes, mais elle est encore là. Ça a plutôt bien commencé, dans le genre mise en confiance. « Vous avez des ennuis d'argent ? Vous pouvez me le dire, on n'est pas des chiens ». Ça a moins bien continué : le monsieur a prétendu l'avoir déjà précédemment surprise en flagrant délit de vol et n'être pas intervenu par bonté d'âme (sic). Ça s'est très mal terminé quand il a confisqué sa carte d'identité et a menacé d'avertir son employeur. « Vous voulez en venir où, en somme ? » demande Cécile. Il devient clair qu'il y a une monnaie d'échange. Laquelle ? De l'argent ? « Mais non, dit-il, très gentleman, vous êtes fauchée, je ne vais pas vous extorquer des fonds. » Quelle élégance ! Mais quoi alors ? Elle est bien lente à comprendre ! Lui se garde bien de formuler ses exigences. A elle de les deviner !

« Il n'y a pas tente-six moyens pour une femme de payer quelque chose » ose-t-elle enfin articuler.

« Je vois qu'on commence à se comprendre », répond-il tranquillement.

Elle reste sans voix.

« Vous savez, ça arrive tous les jours, et les autres femmes ne font pas tant de manières », précise l'odieux personnage.

Cécile trouve enfin l'énergie de s'enfuir, bousculant le surveillant qui s'est judicieusement placé entre elle et la porte et arrachant au passage sa carte d'identité, restée sur le bureau.

Elle mettra longtemps à oublier, si on oublie jamais, mais elle sait qu'elle s'en tire bien. Combien d'autres sont tombées dans le piège ? Moins certainement que ne l'a affirmé le surveillant. Mais quelques-unes, sûrement. Un peu plus tard, faible consolation, le maître-chanteur sera viré pour "histoires de femmes". Une de ses victimes a donc eu le courage d'aller jusqu'au bout et de le dénoncer. Mais avant elle, combien se sont tues, ont "payé" et traînent encore aujourd'hui le souvenir de leur lamentable aventure ?

 

Attention aux autres : Prologue

 

« Choisis, dit-elle à sa fille, choisis entre ton père et moi. Ton père est un salaud, il nous a abandonnées pour prendre du bon temps avec une autre femme. Si tu le revois, je te renie. »

La petite fille aimait son père, d'un amour immérité, certes, mais comme dit Cocteau : « L'amour ne se mérite pas, il s'inspire ». Ce père-là savait inspirer l'amour, même s'il en était indigne.

La petite fille pensa que celle qui lui interdisait de revoir ce « salaud » était justement celle qui le lui avait donné pour père, celle qui avait décidé que c'est à lui, et à personne d'autre, que l'enfant dirait « papa » une fois pour toutes, quoi qu'il advienne, celle qui avait autrefois trouvé cet homme charmant et digne d'être le géniteur de ses futurs marmots.

A ce moment-là, les enfants à venir n'ont pas voix au chapitre. Et après, on leur dit « Choisis », choisis entre une moitié de toi-même et l'autre. Est-il pire violence ?

La petite fille ne choisit pas, elle ne pouvait pas choisir. Elle revit un peu l'un, se brouilla un peu avec l'autre et fut très malheureuse.

Elle leur en voulut à tous deux, à celui qui était parti sans se soucier d'elle, et à celle qui prétendait lui imposer un choix impossible et dont c'était le seul mais irréparable tort. Tous deux qui n'avaient pas fait attention à elle et qui la laissaient à jamais déchirée, à jamais divisée.

Elle commençait à apprendre que faire attention aux autres n'est pas le fort des êtres humains. Il lui restait beaucoup de chemin à parcourir pour s'en persuader tout à fait.

 Plus tard, la petite fille, qui avait bien grandi dans son corps, si ce n'est dans sa tête, connut un homme, copie conforme de son père, ce qui n'a rien d'étonnant, mon cher Freud.

Elle lui donna toute l'affection dont elle était capable et dont il était, évidemment, indigne (Oedipe, Oedipe, quand tu nous tiens...). Ce couple bancal dura quelques années, sans que jamais l'homme eût cherché à établir un dialogue avec sa femme (à moins que les scènes à sens unique soient un moyen de communiquer), jusqu'au jour où il lui dit :

« Tu ne sers à rien en définitive. Avec toi ou sans toi, je suis aussi seul. »

Quelque temps plus tard, sa vestale le quitta et il en resta stupéfait. Il ne se souvenait même pas avoir prononcé ces paroles meurtrières ou en tout cas, jurait n'avoir pas pensé ce qu'il disait.

Il avait signé l'arrêt de mort de son couple et il l'ignorait, cet imbécile heureux ! « Tu ne sers à rien », c'est tout ce qu'il avait trouvé à dire à sa femme, qu'il aimait, paraît-il, et qui lui était toute dévouée, parfois jusqu'à la bêtise. Il l'avait niée, il lui avait dit « Tu n'es rien », et il s'étonnait, dans son parfait nombrilisme, qu'elle soit allée voir ailleurs si, par hasard, elle ne serait pas quelque chose pour quelqu'un d'autre !

Si incroyable que cela paraisse, ce tueur d'amour n'est pas l'exception. Bien des hommes prononcent un jour cette phrase lapidaire, à quelques variantes près, et bien sûr, la plupart des femmes réagissent de la même manière.

Mais c'est une question de survie, messieurs ! Avez-vous songé à l'impact de ces paroles de mort sur une sensibilité féminine ? Avez-vous songé que vous conduisiez vos compagnes au suicide ou, au mieux, si elles étaient douées d'assez de désir de vivre, à la fuite vers d'autres horizons ?

On clouait autrefois les chauves-souris, que l'on accusait de vampirisme, sur les portes des hangars. On devrait bien faire subir le même sort à quelques hommes, avec un pieu fiché dans le cœur  pour être sûr qu'ils n'en réchappent pas.

Attention aux autres : Emploi du temps

 

6 heures 30. La sonnerie du réveil vrille la nuit. Il en est, paraît-il, qui sautent du lit aussitôt, s'ébrouent comme de jeunes chiens et s'offrent même une petite séance de gymnastique en musique. Elle admet que ces stakhanovistes d’A fond la forme puissent exister, comme on admet qu'il existe des pays où le printemps est éternel, tout en sachant bien qu'on ne les verra jamais. On dit que le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt. Elle s’en fiche. Elle n’a aucune envie que le monde lui appartienne. Elle ne rêve que de grasses matinées aux langueurs océanes. Chaque lever aux aurores est un arrachement au placenta originel, une forme extrême de violence qui n’est pas répertoriée à SOS femmes battues.

Suit un marathon qui laisserait pantoise Paula Radcliffe, recordwoman du genre.

1) le p’tit déj, ainsi rebaptisé pour ne pas perdre une seconde de trop à prononcer le mot complet. Jus d'orange, pain grillé ? C'est bon pour les pub à la télé où, sur une autre planète sans doute, des familles resplendissantes lézardent sur des terrasses au soleil en dégustant des mets paradisiaques. Elle avale n'importe quoi, seule, pendant que son mari occupe la salle de bains. Elle se brûle avec son café – heureusement préprogrammé : sans les progrès de la technique, elle se passerait aussi de breuvage matinal.

2) la toilette. La salle de bains est libre ? Pas trop tôt. Son mari y passe un temps incroyable, on se demande pour quoi faire. Douche, coiffure, maquillage : elle n’a jamais le temps de « s’occuper d’elle » comme le recommandent les magazines, mais ne néglige pas pour autant l'armure de combat de toute citadine qui se respecte. Pas le temps non plus de s'occuper de son mari, ni de sa fille qui se débrouille toute seule avec son Nesquick instantané. Dans ces moments-là, c'est chacun pour soi. A-t-elle un mari, a-t-elle une fille, d'ailleurs ? Certains jours, il lui arrive d'en douter. Evidemment, elle devrait se lever une demi-heure plus tôt. Elle ne peut s'y résoudre et pourtant, arrachement pour arrachement, ça ne doit pas être beaucoup plus pénible à six heures qu'à six heures trente.

 7 heures 30. La nuit est polaire et le vent rabat de grandes rafales de pluie. Elle irait bien se refourrer dans ses draps pour attendre qu'il fasse, enfin, du soleil, mais le conditionnement est le plus fort. Elle s’effondre dans sa bagnole, en chantonnant en boucle une vieille chanson de Souchon qui lui a toujours paru écrite exprès pour accompagner ses trajets et ses états d’âme matinaux.

Aurore, aurore,

Tu mets si tôt tout le monde dehors

Quelle horreur pour de l'or

Aurore

Elle ricane. Horreur. Le mot est juste, et pas seulement pour le plaisir de l’allitération. Les enfants titubent vers l'école, encore hébétés de sommeil (c'est la faute à la télé, qu'ils regardent jusqu'à des heures indues), écrasés sous un poids qu'on peut attribuer à leur cartable trop rempli (c'est la faute aux profs, ils sont impitoyables. Mais le monde est impitoyable, autant y préparer tout de suite les jeunes générations). Quant à elle, elle se traîne à dix à l'heure comme tous les matins, au rythme des feux qui lâchent par hoquets leur giclée de véhicules. Au suivant, et au suivant... C’est Brel, maintenant, qui lui revient en mémoire. Elle ricane derechef. Va-t-elle convier tout le Gotha de la chanson française à proclamer avec elle son ras-le-bol ? Allons, du calme, trois quarts d’heure de patience, ce n'est pas la mer à boire, elle a de la chance d'être provinciale. A Paris, il faudrait doubler la mise.

Ne pas s'énerver, ne pas klaxonner, surtout. Première cigarette de la journée, elle prépare son futur cancer du poumon, d'accord. Ça fait toujours trois minutes pendant lesquelles elle ne pense pas à injurier les autres automobilistes, ni même à maudire le mode de vie imbécile qui la coince là dans cette auto-tortue, derrière des essuie-glaces qui battent en vain le déluge nocturne. Isolée du monde extérieur par la buée sur les vitres et c'est tant mieux, ça lui évite de voir les visages accablés ou les regards hostiles de ses congénères.

 8 heures. Le bureau. L'ambiance est survoltée. Chacun a déjà usé dans les embouteillages ou la bousculade du métro une bonne partie de sa résistance nerveuse. On s’engueule à propos de tout et de rien, un document égaré, une parole malheureuse. Ne pas oublier pourtant de prendre une voix enjôleuse, dans le style hôtesse de l'air (merci le stage de communication), pour répondre au téléphone qui sonne sans arrêt. Encore heureux que les enfants à l'école ne sachent pas que c'est vers ça qu'ils vont, vers ça qu’on les dirige.

 Midi. La pause-repas. Vingt minutes de queue au "restaurant", endroit idyllique décoré de posters et de plantes vertes. Seuls quelques esprits chagrins s'obstinent encore à l’appeler "cantine". Restent quarante minutes pour avaler quelque nourriture fadasse et cartonneuse. Mais enfin il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger. Elle ne se rappelle plus d’où sort cet aphorisme mais une chose est sûre : elle n'est pas ici pour savourer les délices de la gastronomie.

 13 heures. Début d’après-midi, photocopie certifiée conforme de la matinée. Téléphone, énervement, altercations, téléphone... Routine dont personne ne songe plus depuis longtemps à s'indigner. Pourquoi s'indigner aujourd'hui plus qu'hier ? C'est fatigant de s'indigner, ça demande de l'énergie et l'énergie, c'est précieux, il ne s'agit pas de la gaspiller.

 17 heures. Tout à coup, elle n'y tient plus. Un correspondant plus teigneux que les autres fait déborder le vase, elle lui dit « merde », reclaque le téléphone, bondit de sa chaise, jette par terre ses dossiers ainsi que tous ceux qui encombrent les bureaux voisins, secoue sa collègue la plus proche qui la regarde avec ahurissement, et crie à la cantonade :

« Mais vous pouvez vivre comme ça ? Vous pouvez vivre comme ça ? Moi, je me barre, vous entendez, je me barre. »

Et comme personne ne répond, elle se précipite sur la porte du bureau directorial, entre sans frapper et clame :

« Je vous colle ma démission, Monsieur le directeur. Ça vous étonne ? Mais c'est qu'on meurt dans votre boîte, on y meurt, vous comprenez ? Allez, salut, je laisse la place à un pauvre chômeur qui sera trop content de perdre sa vie à la gagner. Pour moi, c'est fini, tout ça. »

Elle sort la tête haute, sous les regards mi-inquiets mi-admiratifs de ses collègues.

 

« Eh Sophie, tu rêves ? Ça fait cinq minutes que ton téléphone y sonne. Tu réponds, oui ou non ? Je n'sais pas c'que t'as aujourd'hui, mais t'as pas la tête à c'que tu fais. T'es amoureuse ? Et l'courrier qui attend ? Tu t'rappelles que c'est ton tour d’le timbrer et d’le porter à la poste ? »

Timbrer, timbrer, le mot résonne dans sa tête, vide de sens. Timbrer, timbrée, c'est moi qui le suis, timbrée. Qu'est-ce que je fous là, à bayer aux corneilles, avec tout le boulot qui m'attend ? Qu'est-ce que je fous là, assise sur ma chaise, au lieu d'aller claquer la gueule du directeur ? Qu'est-ce que je fous là, qu'est-ce que je fous là... Et ce téléphone, c'est pas vrai... Allô, oui, les Etablissements Trucmuche, bonjour monsieur, que puis-je pour votre service ?

 18 heures. Elle range sagement ses affaires et rassemble le courrier qu'elle vient de passer dans la machine à affranchir. Elle se dirige vers la sortie avec ses collègues, sa démarche est un peu somnambulique mais elle se laisse porter par le courant. Il ne faut pas qu'elle oublie de faire un détour par la poste. Tiens, les embouteillages. Ils n'ont pas changé depuis ce matin, elle revoit sans doute les mêmes têtes hargneuses dans les mêmes autos-tortues, mais elle ne s'en aperçoit pas et d'ailleurs, qu'importe ?

 19 heures. Elle rentre enfin, non sans avoir fait la queue dans quelques boutiques pour acheter le repas du soir. Epuisée, elle titube dans l’escalier mais se console en pensant qu'elle est une femme libérée. Il paraît qu'autrefois les femmes étaient esclaves des hommes. Elle est bien contente d'appartenir à la génération qui a su s'affranchir du joug masculin. Elle au moins, elle gagne de l'argent (« C'est le secret de l'indépendance, ma fille, lui a seriné sa mère, et si ton mari te laisse tomber, tu pourras toujours te débrouiller »), elle contribue au bien-être de son foyer (sa cuisine aménagée avec robots intégrés, c’est elle qui se l’est payée, toute seule, et elle n’en est pas peu fière), elle voit d'autres horizons que ses torchons et ses bassines (pas comme sa cousine Françoise qui bêtifie toute la journée avec ses mômes et n’est plus capable de parler d’autre chose), et il lui reste le week-end pour le ménage, la lessive et le repassage. On la dit excellente maîtresse de maison et nombreux sont ceux qui en félicitent son mari et soulignent sa chance d’avoir une épouse aussi accomplie. Il lui arrive d’en rougir. Au fait, il est plus que temps qu'elle se mette à préparer le dîner. Elle espère que sa fille a fait ses devoirs et appris ses leçons, de toute façon, il est trop tard pour s'en préoccuper. Quel âge a la petite, déjà ? Ah oui, onze ans. Hier encore elle avait six mois, comme le temps passe.

 20 heures 30. C'est le moment du baiser vespéral mère-fille, rituel immuable, dernier vestige d'une vie familiale qu'elle avait imaginée chaleureuse. D'ordinaire, la gamine se contente d'un « Bonne nuit, maman », mais ce soir, elle ajoute :

« C'est pas marrant de se coucher en pensant que demain, il faudra se lever. »

Les enfants sont de grands philosophes.

 Avant d'aller s'effondrer devant la télé qu'elle regardera sans la voir (à moins qu'elle ne s'endorme avant la fin), elle pense fugitivement à son après-midi et se dit qu'il doit exister une autre manière de vivre, une autre vie qui soit vraiment une vie, mais où ? mais comment ? Ça lui rappelle le titre d'un livre entraperçu dans une vitrine : La vie, mode d'emploi. Elle ne lit plus depuis longtemps, à part quelques magazines, mais un instant, elle a été tentée d'acheter le bouquin. Qui sait ? Il y a peut-être des trucs, des recettes qu'elle ignore et que des gens plus savants connaissent. Puis elle a passé son chemin. Pour lire, il faut du temps, et le temps...

Attention aux autres : Moutons de Panurge


Ne pas penser comme les autres

cela veut dire simplement que l'on pense.

Eugène Ionesco

Antidotes

 

« Bonjour, Madame, c'est pour un sondage.

– Eh bien, ce n'est pas trop tôt. Les sondages, tout le monde en parle, mais qui est interrogé ? Ça, c'est un mystère. Pas moi, en tout cas. C'est bien la première fois qu'on me demande mon avis.

– Première question : que pensez-vous de la télé ?

– Ce n'est pas difficile, il n'y a jamais rien. Je me demande pourquoi je paye encore ma redevance.

– Lisez-vous beaucoup ?

– Ecoutez, je suis écœurée. Il n'y a plus un auteur qui écrive correctement. Des gros mots, que je n'oserais même pas répéter, des obscénités, voilà ce qu'on appelle littérature aujourd'hui. Et d'ailleurs, les écrivains ne parlent que de sexe, à croire qu'il n'y a que ça qui compte dans la vie !

– Aimez-vous la jeunesse ?

– Bien sûr, j'adore les jeunes. Je suis moi-même restée très jeune d'esprit. Mais les jeunes de notre époque, ils ne pensent qu'à s'amuser et à nous assourdir avec leur musique de sauvages. Ce n'est pas eux qui vont nous construire une belle France pour demain !

– Justement, que pensez-vous de l'évolution des mœurs ?

– Ne m'en parlez pas ! C'est bien simple, il n'y a plus de morale, on ne respecte plus rien. De mon temps, on n'aurait pas volé son voisin, ni même les commerçants. Maintenant, on vous arrache votre sac à tous les coins de rue, au point que je n'ose plus sortir le soir, on fauche dans les supermarchés. Ah ! Elle est belle, la France d'aujourd'hui !

– A propos de la France, jugez-vous qu'il y a trop d'immigrés chez nous ?

– Moi, je ne suis pas raciste. Mais tout de même, je trouve qu'on est bien gentil avec eux. S'ils ne sont pas contents, ils n'avaient qu'à rester chez eux, on ne leur a pas demandé de venir !

– Le gouvernement actuel vous convient-il ?

– Ah pour ça non ! Il ne pense qu'à ruiner le petit contribuable.

– Quelles sont vos intentions de vote pour les prochaines élections ?

– Je vais vous dire, moi, je ne vote jamais. Les hommes politiques, ils sont tous pourris, ce n'est vraiment pas la peine de se déranger.

– Merci, Madame, d'avoir bien voulu répondre à nos questions.

– Vous ne voulez pas que je vous raconte ce que je pense de...

– Non, non, merci, l'interview est terminée.

– Dommage, je vous aurais encore bien dit... »

 Nous ne saurons jamais quoi, mais c'est inutile. A partir de là, on peut imaginer la réponse à n'importe quelle question. Il suffit de donner dans le stéréotype le plus rabâché, le cliché le plus éculé, on est sûr de tomber juste. Madame D. a-t-elle jamais pensé à ce qu'elle vient d'affirmer ? Certes non. Si elle réfléchit, c'est à la manière des miroirs dont Cocteau dit qu'« ils feraient bien de réfléchir avant de renvoyer certaines images ». Elle se contente de faire appel à sa mémoire qui enregistre et qui répète, à l'instar des perroquets, les mots les plus entendus, toujours les mêmes, cent fois redits par la vox populi de son milieu et jamais remis en cause.

Plus proche des mainates que de Descartes, la sondée ! « Je pense, donc je suis », ce n'est pas sa tasse de thé. « Je pense, donc je contredis », non plus.

Question de niveau culturel ? Même pas. Madame D. est cadre moyen, elle a fait des études et on lui a appris à réfléchir. Elle mènerait très correctement un raisonnement mathématique mais curieusement, il semble exclu que ses capacités d'analyse s'appliquent à la vie.

Une situation la choque, un comportement l'étonne ? D'autres y ont sûrement pensé pour elle. Le prêt-à-porter des idées lui évite les angoisses du sur- mesures.

Tout ce que le bêtisier populaire (bien improprement appelé sagesse) a pu accumuler comme phrases toutes faites et maximes irréfutables la remplit de joie.

Vingt ans, c'est indiscutablement « le plus bel âge de la vie » mais tout de même, « chaque âge a ses plaisirs ». Ne lui demandez pas d'énumérer les merveilleux souvenirs de ses vingt ans et encore moins les délices propres à sa vieillesse. Là, elle renâcle comme le cheval de course auquel on enlève brusquement ses œillères et que l'élargissement de son champ visuel affole. S'il faut se mettre à réfléchir à ce qu'on dit, alors... D'ailleurs, la réflexion ne mène qu'à la révolte, laquelle ne sert à rien et parlons d'autre chose.

Plutôt que de faire fonctionner ses cellules grises, il vaut mieux mener son train-train quotidien et, en cas de problème, se réfugier derrière les poncifs qui sont là justement pour ça, pour éviter à Madame D. et à ses pairs de mettre en branle la petite machinerie cérébrale dont la nature les a dotés, pour leur jouer un sale tour, sans doute.

« Pierre qui roule n'amasse pas mousse », « Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse », « Les petits ruisseaux font les grandes rivières », « Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras », il y a des proverbes pour tous les goûts, pour toutes les circonstances, proverbes éventuellement contradictoires mais ce n'est pas gênant. Madame D. affirme sentencieusement un jour : « Qui veut voyager loin ménage sa monture » et le lendemain: « La fortune sourit aux audacieux ».

Que ces aphorismes s'annulent mutuellement ou que la vie les infirme mille fois ne lui vient même pas à l'esprit : elle dort en paix sur son oreiller de plumes douces que d'autres ont glanées pour elle. Ne la réveillez pas, surtout ! Elle vous regarderait avec les yeux ronds d'un hibou effaré par le grand jour, avant de retomber dans son béat sommeil hypnotique, qu'elle ne vous pardonnerait pas d'avoir un instant troublé.

Dis-nous, Madame D., qu'est-ce qui te fait si peur ? Qu'est-ce que tu refuses de regarder avec tant d'aveugle obstination ? La vie, la vie telle qu'elle est, la vie foisonnante et multiple qui ne se laisse pas figer dans les glaciations du langage automatique ? Tu as bien raison, la vie, c'est effrayant. Protège-toi, ouvre ton parapluie, tu risquerais de recevoir une giboulée et d'attraper un rhume, de cerveau bien entendu. Rien de plus fragile que le cerveau, multiplie donc les para : parapluie, parasol, paravent, paratonnerre, parachute... . Et une petite giclée de formol, qu'est-ce que tu en dirais ? Voilà qui vous conserve un cerveau intact ! Incapable de fonctionner, d'accord, mais c'est tellement plus confortable!

Panurge, Panurge, ta flûte magique n'a pas fini d'entraîner jusqu'au fleuve un troupeau de moutons bêlants. Pas de danger qu'ils s'aventurent hors du sentier battu : au-delà, c'est l'inconnu, semé de chausse-trapes où disparaissent immanquablement les francs-tireurs imprudents. Ils te suivront jusqu'au bout, ils te suivront jusqu'à la noyade, l'un derrière l'autre, l'autre derrière l'un, le nez dans le cul du précédent pour être sûrs de ne pas se perdre. Ils se perdront quand même, mais tous ensemble, ayant préféré faire confiance à leur instinct grégaire plutôt qu'à leur intelligence. Ils mourront bêtement, comme ils ont vécu : ils mourront rassurés.

Certains soirs, je les envie.

Attention aux autres : Du terrorisme affectif

Céline voudrait dire à Daniel : « Je te quitte » – mais elle n'en fait rien, car elle sait par cruelle expérience qu'elle déclencherait un cataclysme qui ébranlerait les murs de la maison, ameuterait les voisins, réveillerait les enfants et la laisserait brisée, spectateur et victime d'un déferlement de violence qu'elle ne peut supporter. Elle se tait et elle reste. Elle a un maître-chanteur à domicile et elle paie.

Josée voudrait reprocher à sa collègue Viviane son incapacité professionnelle, son incurie, ses négligences – mais elle n'en fait rien car elle ne peut se résoudre à provoquer de sang-froid la scène trop prévisible : « Personne ne m'aime... Je suis maudite... Je n'ai plus qu'à mourir ». Viviane, d'ailleurs, a déjà pris soin de simuler une tentative de suicide, histoire de culpabiliser définitivement son entourage. Josée se tait, fait le boulot de sa collègue et n'en a même pas un remerciement. Elle vit le chantage au quotidien.

Jean-Jacques plastronne devant une assemblée de dix personnes, il fait la roue, il se vante jusqu'à l'invraisemblance, jusqu'au ridicule. Quelqu'un va-t-il le remettre à sa place au nom du simple bon sens ? Non, tout le monde se tait et sourit d'un air gêné, que le matamore est bien capable de prendre pour une approbation, car personne ne peut supporter de voir Jean-Jacques se rouler par terre (ce n'est pas une image), citer le ciel à témoin de l'incompréhension qui le cerne et gâcher la soirée amicale qui débutait. Jean-Jacques est un terroriste et il se sert de ses amis comme otages.

 La liste serait longue… Qui ne connaît dans son entourage de ces terroristes du sentiment, de ces bombes à retardement chargées de cris, de larmes, de hurlements, de menaces de suicide, que tout le monde manipule avec des précautions infinies, à qui personne n’ose dire leur fait, que personne n’ose contrarier ni même contredire, de peur du cataclysme toujours imminent ? Si par hasard ces terroristes sont investis d’une autorité quelconque, ils s’assurent ainsi définitivement l’obéissance silencieuse de leurs esclaves. Certes, il faut reconnaître qu’ils se conduisent en véritables kamikazes, qui se détruisent eux-mêmes dans le bruit et la fureur qu’ils engendrent. Jean-Jacques et ses semblables n’ont acquis la réputation qui assure leur tyrannie qu’au prix de bien des précédents dont eux non plus ne sont pas sortis indemnes. Mais ce sont surtout de vrais emmerdeurs, meurtriers de la paix et de l’harmonie qui sont pour d’autres une nécessité vitale. Avec eux, c’est tous les jours le salaire de la peur, et cette nitroglycérine vaut bien l'autre.

Attention aux autres : De la beauté

1970. Parmi toutes les jolies filles qui se bousculaient alors à l'entrée des Artistes, qui virevoltaient autour des caméras de la gloire, on ne voyait que Lise. Elle était belle, plus que belle, radieuse, étincelante : une sorte de miracle de la nature. La main qui l'avait créée semblait l'avoir pétrie dans une matière inconnue ici-bas dont l'éclat illuminait sa peau, nimbait ses cheveux, faisait scintiller ses yeux comme des étoiles. C'était une femme-lumière, une femme-astre, une créature de rêve pour photo de magazine. Une photo en couleurs, car le noir et blanc n'aurait pas rendu justice au cocktail de miel et d'argent qui coulait dans sa chevelure ni à la nuance rare de son regard : exactement celle d'un ciel printanier, ou plus précisément d'un lac de montagne dans lequel se reflète un ciel printanier. Elle avait quelque chose d'une fée, mais une fée bien réelle, une fée charnelle et les hommes ne s'y trompaient pas.

Constamment sollicitée, Lise multipliait les aventures, sans y attacher d'importance. Comme la plupart des très jolies femmes, elle menait une existence de papillon, voletant d'homme en homme et ne laissant à chacun qu'un peu de la poussière colorée de ses ailes. Elle attendait que sa beauté remplisse son office de sésame magique et lui ouvre les portes vers le bonheur, vers le succès, vers la vie.

1990. Une bande de copains m'entraîne voir un film porno, un porno du plus bas étage. « Tu verras, c'est rigolo », m'avaient-ils dit. En effet. Un pénis dans une vulve en gros plan pendant une heure et demie, c'est rigolo. Je m'ennuie tellement que je songe à partir quand la caméra cadre enfin le visage des deux partenaires et je reconnais Lise, Lise-la-belle, Lise-la-princesse. Voilà ce qu'est devenue mon amie d'autrefois, la jeune fille des jours heureux, des matins lumineux, des rêves adolescents. Je suis consternée.

Renseignements pris, Lise a tout raté, ses amours aussi bien que sa carrière. Elle vit seule avec un enfant sans père (les mauvaises langues disent qu'il est le fils de l'équipe technique des Chattes en chaleur). Sa beauté, que jalousaient tant ses consœurs, cette injustice fondamentale, ce privilège exorbitant, s'est révélée un piège redoutable.

A vingt ans, Lise faisait des études de Lettres et promettait d'y réussir brillamment. Sa beauté l'a entraînée sur d'autres chemins dont on ne l'a pas prévenue qu'ils étaient sans issue.

Elle est allée de partenaire en partenaire, fascinant dès le premier regard, décevant dès que s'installait l'habitude.

Elle a souvent été quittée pour des femmes moins spectaculaires.

Elle s'est appauvrie peu à peu, puisque personne ne s'intéressait à autre chose qu'à la façade sublime, à la photo sur papier glacé.

Elle a perdu toute exigence vis-à-vis d'elle-même. Elle est devenue une belle enveloppe vide, bientôt moins belle.

Elle était ravissante et intelligente, elle est aujourd'hui moins jolie, comme c'est le lot commun, et moins intelligente que les femmes « ordinaires » qui ont dû pour plaire et réussir cultiver leur intellect. Sans parler des qualités humaines qu'elle a dû aussi laisser sommeiller puisque cela n'intéressait personne. Triste bilan !

Lise est, sans doute, un cas extrême, mais elle n'est pas une exception. Une certaine Juliette, à la chevelure et au corps de vahiné, dont la seule démarche était pour les hommes une invitation au voyage, est devenue une grosse dondon, bouffie d'alcool et de désillusions. Et cette Isabelle donc, la bien nommée, aux traits si parfaits que rien ne pouvait l'enlaidir, ni les excentricités les plus absurdes des coiffeurs à la mode, ni même le caprice qui la prit un jour de se raser le crâne à la Yul Brynner. Elle a épousé un metteur en scène de vingt ans son aîné pour « faire une fin » et avoir une chance de tourner de temps à autre quelques panouilles de complaisance.

Il n'est pas question ici de chercher dans l'infortune des belles la manifestation d'une justice immanente ni l'occasion (pour les moches ou seulement les « moyennes ») d'une revanche bien incertaine et bien mesquine. Mais force est de reconnaître que la beauté est souvent l'instrument du malheur et que l'accumulation des exemples exclut le hasard. Cadeau du ciel, certainement, mais cadeau empoisonné. Parmi les fées qui se penchent sur ces berceaux, il doit toujours traîner quelque Carabosse... Ce qui ne veut pas dire que la laideur ne soit pas un fardeau et que ceux qui en sont affligés ne rêvent pas toute leur vie d'être « une heure, une heure seulement, une heure, rien qu'une heure durant, beaux, beaux, beaux, beaux et cons à la fois »...

Attention aux autres : La peur des mots

« Solange est décédée, Solange est décédée »... C'est Françoise au téléphone, bouleversée par la mort subite de sa sœur jumelle. Pourtant, même et surtout dans cette circonstance tragique, le mot mort n'a pas franchi et ne franchira jamais ses lèvres. Elle n'est pas allée jusqu'à « Solange nous a quittés » ou « Elle dort de son dernier sommeil », mais ça viendra. Fût-ce à propos de son chien, elle a dit un jour : « C'est fini... ». Dommage que trépassé soit devenu désuet, ça lui plairait sûrement.

Qu'on ne vienne pas dire que les euphémismes ont été créés pour ne pas blesser les autres, que c'est un cas élémentaire de respect d'autrui. Les mêmes qui parlent pudiquement de non-voyants et de mal-entendants n'hésitent pas à traiter les Arabes de bicots, de ratons, ni les Juifs de youpins et j'en passe. Il faut croire que tout le monde n'a pas droit aux mêmes égards. Et serait-ce vraiment respecter cette dame qui élève courageusement deux enfants sourds-muets que de lui demander si ses petits mal-entendants font des progrès ? J'ai idée qu'elle trouverait cela plutôt risible. Quant à cette amie atteinte d'un cancer et l'assumant avec dignité, je n'irai pas m'enquérir auprès d'elle de sa longue et douloureuse maladie. J'imagine qu'elle m'enverrait son oreiller à la figure. Ce ne sont d'ailleurs pas les aveugles qui ont inventé l'expression non-voyants et ils ne l'utilisent pas. De même, si à titre professionnel, j'interroge un interlocuteur en usant de la formule consacrée : « Vous êtes demandeur d'emploi ? », neuf fois sur dix, il me répond : « Non, je suis chômeur ». J'ai honte de ma périphrase. Restent les morts... Ce ne sont pas eux qui nous soufflent les multiples circonlocutions qui fleurissent notre langage à ce sujet.

Balivernes que tout ceci. Le vrai sens de l'euphémisme, c'est bien plutôt la peur de ce que nous renvoie le miroir. Ce que Françoise refuse de regarder et de nommer, c'est sa propre mort. Ce que nous refusons tous de regarder et de nommer, c'est notre avenir possible de chômeurs, d'infirmes, c'est notre avenir trop certain de vieillards, de cadavres. Juif ou Arabe, ça ne risque pas de nous arriver, pas besoin donc de paravent verbal. Mais pour le reste... Entre le troisième âge, les économiquement faibles et autres sornettes, fuyons, fuyons, pauvres couards, la réalité de notre condition. Ça aide à vivre, dites-vous ? Non, ça aide à ne pas vivre. C'est une fuite sans grandeur, qui n'a même pas le mérite de celle du mythomane, dont Malraux disait : « Sa mythomanie est un moyen de nier la vie. De nier, n'est-ce pas, et non pas d'oublier ». Nier une réalité inacceptable, pourquoi pas ? Il y a encore là une certaine forme de révolte, donc de dignité humaine. Mais cacher, masquer, travestir par le langage, c'est honteux, c'est indigne.

Pire, dans certains cas, c'est de l'auto-trahison. Quand les périphrases enveloppent de leurs fumées les sentiments qu'elles sont censées traduire, elles les édulcorent jusqu'à les rendre méconnaissables. Comment croire à la profonde douleur de quelqu'un qui vous dit que que sa sœur est décédée ? Si je perdais quelqu'un de très cher ou si j'étais frappée de quelque malheur irréversible, il me semble au contraire que je ne trouverais pas de mots assez violents pour cracher mon chagrin et ma révolte à la face du monde. Plutôt que mourir, j'aurais envie de dire crever, sans doute par réaction, mais aussi pour que le mot ressemble le plus possible à l'horreur de la chose, pour qu'il colle à sa réalité, à sa vérité. Comment peut-on entortiller l'abominable dans les voiles de la bienséance ? La mort est-elle bienséante ? Qu'en pensent nos chers disparus ?

Qu'en pensez-vous, Jacques Brel, vous qui connaissez maintenant l'envers du décor, le vrai, pas celui du théâtre ? Dites-vous parfois à votre copain Georges : « Le jour de mon trépas... », ce à quoi il vous répond en riant dans sa moustache : « Quand je me suis éteint... » ? J'en doute ! Vous n'avez jamais hésité à appeler un chat un chat ni votre maladie un cancer. Certains ne vous l'ont jamais pardonné, pas plus qu'à Guy Bedos quelques formules lapidaires dont celle que je lui emprunterai à titre de conclusion : « Et les cons, ce sont des mal-comprenants ? »

Attention aux autres : J'ai même rencontré des riches malheureux

 « L'argent est préférable à la pauvreté, ne serait-ce que pour des raisons financières ». Woody Allen

 Madame Leroy, pharmacienne en retraite très aisée, entretient avec l'argent des rapports bien curieux.

Elle répète à qui veut l'entendre qu'une retraite de pharmacien ne permet pas de vivre « décemment ». Heureusement qu'elle a un capital, mi-gagné mi-hérité, dont les revenus lui garantissent une vieillesse confortable ! Mais elle s'indigne à chaque augmentation du S.M.I.C. : où va la France, je vous le demande, si on veut assurer à chacun, même aux immigrés !, un minimum mensuel de 1000 € ?

Jusque là, on pourrait penser qu'il s'agit de la politique bien connue du « rien n'est trop beau pour moi, n'importe quoi est toujours assez bon pour les autres », attitude peu louable, certes, mais qui a au moins le mérite d'être claire. Ce n'est pas si simple. Même quand madame Leroy est seule en cause, on relève dans son comportement de bizarres incohérences.

Elle n'hésite pas à mettre quatre ou cinq cents euros dans une robe. « On ne peut pas être habillée convenablement à moins » dit-elle sans rire à ceux qui se demandent avec angoisse comment ils vont boucler leur fin de mois. Elle s'offre des bijoux somptueux dont le prix suffirait à faire vivre une famille de smicards pendant trois mois – et que, d'ailleurs, elle n'ose pas porter par crainte des voleurs (ils restent donc enfermés dans un coffre à la banque, d’où elle ne les sort que pour de rarissimes « grandes occasions »). Mais elle charge ses enfants d’écumer pour elle les supermarchés à la recherche des promotions qui lui feront économiser 30 centimes.

Elle investit une petite fortune dans un voyage à l'autre bout du monde. C'est bien son droit. Mais elle se montre horrifiée à l'idée de devoir prendre, pour se rendre au point de départ du voyage, un taxi qui lui coûtera au moins... 10 €. Elle trouve toujours une bonne poire qui, avant ou après sa journée de travail, fera le taxi gratuitement, à l'aller comme au retour.

Dépenses somptuaires contre économies de bouts de chandelle... Où est la clé ? Sans doute dans la contradiction entre le désir (légitime) de s'offrir tous les plaisirs de la vie et la peur panique (bien qu'injustifiée) de « manquer », de terminer ses jours non pas dans la misère, mais dans une aisance moindre. Madame Leroy finit par verser dans la mesquinerie mais refuserait avec indignation d'en convenir. Elle s'estime au contraire prodigue et médit de ses amies qui « comptent à un sou près » et hésitent à aller prendre un verre dans un endroit luxueux... et onéreux.

Sans doute a-t-elle tout de même des domaines préservés, des relations privilégiées avec lesquelles elle ne compte pas, ses enfants, par exemple ? Jugez-en…

Elle exige d'eux qu'ils lui refassent régulièrement peintures et tapisseries de son appartement, oubliant qu'ils travaillent à temps plein, sont pères et mères de famille et ont eux aussi une maison à entretenir. Ils ont bien des loisirs et des vacances, que diable ! Quant à recourir à un homme de métier pour faire ce travail, mais voyons, elle n'en a pas les moyens !

En échange, elle leur mitonne tous les ans des confitures, mais leur facture les fruits, le sucre et fait encore remarquer qu'elle en est de sa poche : qui paie le gaz, hein ?

Elle réquisitionne leur voiture et leurs services pour faire ses courses, car elle n'ose pas conduire en ville. Mais elle leur réclame dans les dix minutes qui suivent les deux euros qu'elle leur a avancés parce qu'ils manquaient de monnaie pour le parcmètre.

Elle leur prête de l'argent pour l'achat d'une maison, mais avec reconnaissance de dette déposée en banque et versement d'intérêts composés. Le monde est si méchant ! Qui sait de quoi demain sera fait ?

Elle leur offre des cadeaux d'anniversaire, mais à la condition expresse d'être payée de retour. L'un d'eux, qui avait oublié une fois la date fatidique, s'est vu définitivement privé de « surprise » annuelle.

Quant aux petits-enfants, ils ont droit, eux aussi, à leurs présents aux fêtes traditionnelles. Mais pas question que madame Leroy participe à l'achat d'un cadeau commun, un vélo, par exemple. Elle ne verrait pas ce qu'elle offre ! Elle préfère acheter des bricoles avec écrit dessus « cadeau de Mamie », qui finiront au grenier trois mois après.

On voit ici se profiler la dernière clé, déjà évidente dans les dépenses vestimentaires : le goût de paraître. On est dépensier, voire généreux, quand il s'agit d'assurer la façade sociale. Si personne n'en est témoin, à quoi bon ?

Madame Leroy ne se préoccupe des autres que lorsqu'ils sont virtuellement des spectateurs admiratifs de ses largesses ou de son standing. Elle se préoccupe beaucoup d'elle, mais là, elle est déchirée entre l'attraction des plaisirs présents et l'incertitude de l'avenir. Elle vit continuellement dans l'angoisse. J'ai même rencontré des riches malheureux...