Attention aux autres !

Tous les lundis, à  partir du lundi 31 octobre 2011, un chapitre de mon livre inédit ATTENTION AUX AUTRES !

Attention aux autres : Oraison funèbre

Ce texte est dédié à Christian Congiu, qui vient de se tuer à moto le mardi 27 décembre 2011. Avec lui, j'avais fondé en 1992 la revue Nouvelle Donne, dont j'ai été plusieurs années la rédactrice en chef et lui le directeur de publication. Ce fut une belle aventure... L'éloignement géographique et les années avaient distendu les liens qui nous unissaient, mais nous n'avions jamais perdu le contact et l'amitié restait très forte. Je l'ai rencontré pour la dernière fois en août 2010. Il avait fait 200 km... à moto, pour passer deux heures avec nous. Ce texte n'a pas été écrit pour lui, mais pour une amie morte 20 ans plus tôt, mais rien n'a changé dans ma manière de considérer la mort et ce qui l'entoure. Je me devais et je devais à Christian de le publier aujourd'hui. In memoriam...

 Adieu, Solange. Je ne suis pas venue te voir morte et je n'irai pas au cimetière, mais je sais que tu ne m'en voudras pas. Le sens des convenances n'était pas ton fort, ce n'est pas le mien non plus. Voilà vingt ans que j'ai scandalisé ma famille en refusant tout net de faire la « tournée des tombes » à la Toussaint, je ne recommencerai pas à faire le guignol pour toi, ni pour personne. Si par hasard il y a quelque chose après la mort – ce qui m'étonnerait – ce n'est sûrement pas sous la pierre du caveau que ça se passe. Je laisse les vers faire leur boulot, cela ne me concerne pas. Ne compte pas non plus sur moi pour les chrysanthèmes, ce sont de belles fleurs qui n'ont pas mérité un tel sort.

 Adieu, Solange. Tu as rejoint Yvonne, broyée sous un camion, Maxence, enroulé autour d'un platane, Joëlle, projetée au fond d'un ravin. Pour toi, la mort a pris le visage d'un automobiliste ivre – du moins, on le suppose – qui a brûlé un feu, t'a renversée et ne s'est pas arrêté. Tu es la quatrième victime de la route parmi mes amis. Ça ne bouleverse plus personne, surtout pas les flics qui t'ont ramassée et qui ont dit à ta famille, en guise de réconfort : « Vous savez, ça arrive tous les jours... Celui qui a provoqué l'accident ? On ne le retrouvera pas. Avec l'histoire des malus, vous comprenez, plus personne ne s'arrête. S'il fallait courir après tous les délits de fuite, on ne suffirait pas à la tâche ». Si vous avez un ennemi dont vous souhaitez la mort, n'achetez pas un revolver, prenez votre voiture et écrasez-le, c'est le crime parfait, celui dont on ne recherche même pas l'auteur. Pauvre Solange ! Si tu t'étais fait flinguer lors d'un hold-up, d'un attentat ou d'une prise d'otages, tu aurais eu droit à l'indignation générale. Mais le énième piéton renversé par une voiture (on ne dit jamais « par un conducteur », ça évite les problèmes, les voitures assassines ne risquent pas d'encombrer les Assises), qui voulez-vous que ça émeuve ?

 Adieu, Solange. C'est ma petite oraison funèbre à moi : celle qu'ils prononceront à l'église ou au cimetière sera certainement un monument d'hypocrisie, raison de plus pour que je reste chez moi. Tiens, je me souviens de celle de mon grand-père, du temps où j'allais encore aux enterrements. « Monsieur Machin, époux modèle, père modèle (tyran domestique, oui, aussi redouté de sa femme que de ses enfants), aimé de tous (quels tous ? cet arriviste forcené n'avait que des ennemis), et qui, parti de rien, avait su créer sa propre entreprise (ça, c'était vrai, mais en marchant sur le dos de combien de copains ?) et faire profiter de sa réussite sa famille (il était en froid avec ses trois gendres qu'il ne voyait plus depuis des années, pas plus que ses filles, coupables d'avoir épousé des traîne-savates) et ses amis (que celui qui a jamais pu soutirer de l'argent à ce grippe-sous lève la main), etc. etc. ». J'aurais ri si je n'avais craint de choquer irrémédiablement ma pauvre grand-mère qui, bien que réduite en esclavage pendant cinquante ans par son despote et bien placée pour connaître l'inanité de cet éloge, pleurait toutes les larmes de son corps et approuvait du chef chaque contre-vérité. Elle avait sans doute oublié, outre les incessantes querelles, quelques épisodes marquants, comme le jour où ce mari-modèle piétina et écrasa sous ses semelles les boucles d'oreilles qu'elle avait achetées contre son gré. Elle avait oublié aussi le jour où ce père-modèle détruisit, en l'absence de son fils, le Meccano qui faisait la fierté de celui-ci, pour le punir d'une désobéissance. Elle avait oublié qu'au plus fort des scènes de ménage, l'une de ses filles se laissait tomber par terre, comme morte, n'ayant pas trouvé d'autre moyen pour faire cesser les hurlements qui la terrorisaient. Elle avait oublié – mais l'a-t-elle jamais su ? – que la même fille, devenue pensionnaire, sanglotait tous les soirs dans son lit à l'idée des tourments que subissait sa mère en son absence. Voilà l'homme dont on chantait les louanges, voilà l'homme que pleurait son épouse en toute bonne foi. Encore heureux qu'elle n'ait pas vécu en des temps et des lieux où l'on brûlait les femmes sur le bûcher funèbre de leur conjoint, elle s'y serait jetée de bon cœur, au nom de l'amour conjugal sublimé par la mort.

 Adieu, Solange. Je ne te prêterai pas, même morte, des vertus imaginaires. Tu étais comme tout le monde un mélange inextricable de qualités et de défauts et un tissu de contradictions. Si tu m'entends, tu sais que j'ai raison et que je t'aimais bien telle quelle. Je ne dirai pas que tu étais trop jeune pour mourir (quel est le bel âge dans ce domaine ?) ni que « tu n'avais pas mérité ça » : aucun être humain ne mérite de mourir et ils meurent tous quand même. Et toi, tu as été « tuée sur le coup », ce qui représente un avantage certain et t'a épargné bien des affres. Tiens, Eliane qui est en train de crever d'un cancer et qui le sait doit t'envier.

 Adieu, Solange. Moi aussi, il m'arrive de t'envier, tu t'en doutes. Ensemble, nous jouions à défier le temps qui passe et à feindre de nier qu'en dépit des artifices, nous devenions de jour en jour un peu moins fraîches, un peu moins belles, nous ressemblions de plus en plus à nos mères et de moins en moins aux jeunes filles que nous avions été. « Mais non, tu es très bien, ma chère, j'aimerais avoir ton teint » « Et moi, ta ligne » « Et moi, ta forme ». Bref, un assaut de stupidités destinées à rassurer l'autre, à se rassurer soi, et rien n'est vraiment stupide qui aide à vivre. Si, tout de même. Charitablement stupides, d'accord, mais pas idiotes. Pas au point d'écouter la vox populi nous répéter : « ll faut accepter son âge... Chaque âge a ses plaisirs ». Mais comment donc ! Quel délicat plaisir que de ne plus oser croiser son image dans les miroirs, que de voir se dégrader un peu plus chaque jour cette enveloppe charnelle qui n'était pas parfaite, loin de là, mais à laquelle on avait fini par s'habituer, et puis qui n'était pas moche. Déjà, à trente-cinq ans, tu disais : « S'il faut mettre des rustines partout, non merci ». Eh bien, voilà. Tu n'en mettras pas. Mon arrière-grand-mère m'a avoué un jour : « Ce matin, par hasard, je me suis vue toute nue dans la glace, et j'ai pleuré. » Elle avait quatre-vingt-sept ans... Solange, tu n'auras jamais quatre-vingt-sept ans, quelle chance tu as. Tu ne devras pas renoncer chaque jour un peu plus à tout ce qui faisait l'agrément de la vie, renoncer à la beauté, à l'amour, et puis renoncer à fumer, renoncer à manger et à boire ce qui est bon, pour préserver la machine qui de toute façon se déglingue quand même et refuse chaque jour un peu plus d'obéir. Que l'automobiliste qui t'a renversée n'ait pas de remords. Grâce à lui, tu as l'occasion de vérifier le bien-fondé de l'ultime message de Brel :

Mourir cela n'est rien

Mourir, la belle affaire

Mais vieillir oh vieillir...

Je ne pensais pas, tout de même, que le dernier vers, tu me laisserais le vérifier toute seule. Tu es vache.

 Adieu, Solange. Je pense que tu ne m'entends pas et c'est pour moi seule que je t'ai écrit cette oraison funèbre, pour exorciser le chagrin. Mais si par hasard, ton âme flotte quelque part dans la galaxie, si de Solange tu es devenue ange tout court, fais-nous un signe de temps en temps. Souviens-toi des années d'ici-bas et lance-nous un petit clin d'œil, histoire qu'on ait envie de te rejoindre pour voir comme c'est beau, là-haut.

Attention aux autres : Lorsque l'enfant paraît...

J'espérais que ce blog susciterait beaucoup de commentaires, mais ceux-ci se font désirer... Aussi aujourd'hui, j'ai décidé de frapper fort et de publier ce texte qui n'a jamais laissé indifférent puisqu'il touche à l'un de nos derniers tabous, la sacro-sainte question de la procréation. Allez-vous réagir, cette fois, chers lecteurs ? J'attends avec impatience !

Lorsque l'enfant paraît, le cercle de famille, etc. Eh bien non ! Je n'applaudis pas à grands cris. D'abord, je trouve bien imprudent de se réjouir parce qu'on a engendré un nouveau petit humain dont Dieu seul (c'est une façon de parler) sait comment il s'accommodera de notre existence terrestre. Même quand on fait partie des privilégiés de la fortune et qu'on a, comme on dit, « mis toutes les chances de son côté ». Inutile, évidemment, d'évoquer les futurs parents qui traînent une existence lamentable, misérable, coincés entre une vie professionnelle sans intérêt et sans espoir et les mille et un soucis de la survie quotidienne, et qui font cinq, six, huit enfants, dont ils n'espèrent même pas qu'ils auront une vie meilleure que la leur. Ceux-là ont sans doute l'excuse de l'inconscience.

Admettons donc que le bambin ne fasse pas partie des malchanceux, des inadaptés, des maudits. Alors, j'applaudis ? Non, toujours pas. En fait, lorsque l'enfant paraît, je dirais plutôt merde, ce qui relève du suicide social dans notre civilisation de l'enfant-roi. J'entends déjà crier à l'égoïsme, au manque de sens des responsabilités et autres fariboles et je réponds d’avance.

Parlons-en, justement, de l'égoïsme. Certes, quand on ne fait pas d'enfant, c'est souvent pour préserver un mode de vie auquel on tient. Vouloir faire cohabiter des adultes et des enfants, c'est vouloir marier l'eau et le feu : il faut que l'un des deux cède la place. Il s'agit là d'une évidence, mais à laquelle il vaut mieux avoir réfléchi avant

Combien de futurs parents ont-ils imaginé leur vie après ? Combien savent-ils que l'enfant est, pour l'adulte, un contre-temps perpétuel ? Son rythme biologique est si différent du nôtre qu'il est toujours en forme quand nous avons envie de nous reposer, toujours avide de réponses à ses questions quand nous ne souhaitons que la paix et la tranquillité, toujours prêt à jouer quand un travail urgent ou des soucis lancinants nous occupent l'esprit.

Et surtout avec lui, adieu la vie improvisée et toujours différente, bonjour la routine. Un enfant a besoin de régularité, de normes. Et si moi, je préfère la fantaisie, l'a-normalité ?  Si je veux me garder en « apesanteur », fuir les liens qui vous garrottent si bien qu’un jour ils vous étranglent ? Eh bien, je ne fais pas d'enfant, c'est clair. Et au moins, c'est honnête.

Egoïsme ? Bien sûr. Mais tout est égoïsme. Ne pas faire d'enfants pour préserver les valeurs auxquelles on est attaché, en faire pour connaître les joies que l'on imagine devoir découler de la vie familiale. Que les parents qui ont procréé par altruisme se dénoncent, je n'en connais pas.

Entre l'instinct biologique de prolongation de l'espèce, la peur de manquer une expérience essentielle et irremplaçable, l'angoisse de vieillir seul – voire le souci avoué de se préparer un futur « bâton de vieillesse », les motivations ne manquent pas, mais aucune ne peut, décemment, être appelée « altruiste ».

Certains avouent même naïvement avoir engendré pour « donner un sens » à leur vie. Inouï. Ma vie n'a pas de sens en elle-même, je la duplique pour lui en donner un. Mes rejetons feront de même plus tard. Ubuesque, non ? Qu'on proclame « Laissez-les vivre », soit, mais qu'on sache pourquoi.

Encore faudrait-il savoir, d'ailleurs, si les premiers intéressés le souhaitent. Leur a-t-on demandé leur avis ? Nous remercient-ils tous les jours, ceux que nous avons « laissé vivre » ? Qu'avons-nous à offrir à nos enfants en échange du bienheureux néant d'où nous les avons tirés sans leur demander leur accord ?  Le beau "cadeau" que nous affirmons trop souvent leur avoir fait ne serait-il pas quelque peu empoisonné ?

Sommes-nous bien lucides, en effet, sur ce qui attend nos chérubins, même s'ils font partie des nantis ? Une enfance difficile où ils feront douloureusement l'apprentissage d'un monde sans pitié, une adolescence inconfortable après laquelle ils ne trouveront leur équilibre, s'ils le trouvent, qu'au prix de bien des renoncements, de bien des compromis (faut-il rappeler que 42 % des jeunes drogués viennent de familles « unies, harmonieuses et aisées », sans parler du suicide qui fait chez les jeunes les ravages que l'on sait) et puis très vite, la peur de vieillir, la peur de souffrir, la peur de mourir. Donner la vie, c'est aussi donner la mort, on n'y songe pas assez. Quel cadeau ! L'être humain est le seul vivant capable d'imaginer sa propre mort et comment imaginer l'inimaginable ? Comment vivre la certitude qu'on va mourir ? « Savoir que toute vie n'est que prélude à la mort ne peut que faire hurler de rage tout être conscient. » [1] Sommes-nous des êtres conscients quand nous décidons de nous reproduire ?

Voilà le véritable égoïsme : faire des enfants pour soi, pour se faire plaisir, et après, qu'ils se débrouillent !

J'ai envie de frapper quand j'entends des parents réclamer de la reconnaissance de leurs enfants, dans le style : « Après tout ce que j'ai fait pour toi...». Ce qu'ils ont fait ? Quoi ? Les élever convenablement ? C'est bien le moins, non, après les avoir obligés à vivre ?

Se plaindre de l'ingratitude des enfants, c'est supposer qu'ils nous doivent des remerciements. C'est bien plutôt nous qui leur devons des excuses.

 



 

[1] François Cavanna

L'œil du lapin

 

Attention aux autres : Urgences

Ça commence comme un épisode d’Urgences, sauf qu’on n’est pas aux USA mais dans un quelconque hôpital français, inutile de le nommer, ils se valent tous. Evidemment, le médecin-chef ne ressemble pas à Georges Clooney, d’ailleurs, il n’y a pas de médecin-chef, seulement des internes (dont le grand patron n’hésitera pas à réfuter le diagnostic ou incriminer les soins dès le lendemain). Internes donc, qu’on espère quand même compétents et qu’on suppose surmenés, puisqu’il est impossible d’en happer un lors de leurs passages-éclair. S’ils courent si vite, c’est sûrement qu’on les attend ailleurs, quelque part ailleurs mais jamais ici, jamais dans ce couloir où pourtant nous poireautons depuis deux heures déjà, ma mère sur un brancard et moi debout, en espérant que quelqu’un voudra bien finir par s’occuper d’elle. La notion de l’urgence n’est jamais si relative qu’en ce lieu qui lui est dévolu.

Heureusement, cette partie de l’hôpital n’accueille pas les « traumato », le spectacle des accidentés de la route et d’ailleurs nous est épargné, on ne patauge pas dans l’hémoglobine, c’est déjà ça. J’espère pour ces malheureux que dans ces services-là, on traite les patients un peu mieux et surtout un peu plus rapidement qu’ici, mais j’ai des doutes : lors de ma seule expérience personnelle, une blessée, qui semblait beaucoup souffrir, avait été carrément oubliée dans un coin et j’ai dû, au mépris de mes intérêts, rappeler son existence quand on est venu me chercher, moi, qui étais arrivée après elle et manifestement moins amochée.

Bien sûr, ce n’est la faute de personne, le personnel n’est pas assez nombreux, chacun fait ce qu’il peut, on n’a pas quatre bras, Madame, me dit une infirmière au bord de la crise de nerfs. Si j’en ai marre de rester debout, je n’ai qu’à aller m’asseoir dans la salle d’attente. Mais celle-ci se trouve à l’autre bout du couloir et dès que je m’éloigne, Maman s’affole : « Ne t’en va pas, je vais mourir ». Stoïque, j’oublie ma sciatique, mon lumbago et tout le reste et je continue à faire le pied de grue. Non sans une incursion toutes les 15mn (montre en main) dans le « Bureau des infirmières », où je récolte toujours les mêmes réponses dilatoires, plus ou moins agacées suivant le degré de fatigue de la personne présente.

L’une d’elles finit quand même par me demander pourquoi ma mère est ici. Ce début d’intérêt pour notre cas est peut-être bon signe (à moins que ce ne soit simplement un moyen de tuer le temps et de me faire prendre patience). Bien que Maman et moi ayons déjà tout dit à l’accueil, je m’empresse de répondre, pendant qu’elle prend vaguement des notes, que Maman a été amenée ici à la demande de son médecin traitant, suite à une « crise » qu’elle aurait eue en jouant au bridge avec d’autres résidents dans le salon de sa maison de retraite. Quel genre de crise ? D’après elle, elle a vu tout à coup les cartes se brouiller, s’envoler, et elle s’est finalement retrouvée dans son studio sans savoir comment elle y était rentrée. Le médecin, craignant un accident cérébrovasculaire (dit AVC, je commence seulement à m’instruire en matière de jargon médical), a jugé plus prudent de l’envoyer aux urgences pour un bilan neurologique complet et un scanner du cerveau et je l’y ai accompagnée. (Il était 13 h et, bien sûr, ni l’une ni l’autre n’avons pensé à manger, « avant ». Mais c’est un détail et ce n’est pas de la faim que nous souffrons le plus en ce moment. D’ailleurs, il n’y a pas à l’horizon le moindre distributeur de nourriture ni même de boisson, mieux vaut ne pas y penser). L’infirmière me remercie, elle ferme son cahier et m’enjoint de… retourner attendre, il n’y a rien d’autre à faire.

Vers 15h, Maman, jusque là plutôt prostrée, entre à nouveau en « crise » : elle commence à s’agiter, prononce des paroles incohérentes, remue les bras en tous sens pendant que le bas de son visage est agité de tremblements, ce qui fait claquer son dentier : c’est à la fois grotesque et terrifiant, les deux ne sont pas incompatibles. Je fonce derechef dans le bureau des infirmières où je hurle : « Mais vous allez vous occuper d’elle, oui ou merde ? Vous préférez qu’elle crève sur son brancard ? ». Un jeune aide-soignant, en train de siroter son café seul dans la pièce, me regarde d’un air ahuri. Il vient de prendre son service et on ne lui a visiblement rien signalé de particulier. Il me suit quand même et, devant l’état de ma mère, nous fait prestement entrer dans une des salles d’examen qui bordent le couloir, laquelle a dû se libérer miraculeusement à l’instant puisque depuis deux heures, on nous affirme qu’il n’y a aucune salle libre et que c’est la raison de cette interminable station dans le couloir. Couloir, soit dit en passant, que nous partageons avec quelques autres infortunés, pas tous accompagnés, hélas, d’une personne valide susceptible de harceler le personnel dit « soignant » (si peu, en l’occurrence…), et sur le sort desquels je ne suis donc guère optimiste. Mais on ne peut pas porter sur soi tout le malheur du monde et j’ai assez à faire avec ma propre patiente (tiens, le double sens du mot m’apparaît soudain, j’en rirais presque).

Le jeune homme quitte la pièce en assurant qu’il va revenir tout de suite. Je suis sceptique, mais nouveau miracle, il revient presque aussitôt, accompagné (troisième miracle) de l’interne tant désiré et brusquement disponible dans l’instant. En fait, c’est une interne, elle est jeune et incroyablement jolie, c’est l’équivalent féminin de Georges Clooney, pourquoi perd-elle ses plus belles années à exercer ce métier de dingue dans cette maison de fous pour un salaire de misère au lieu d’aller faire admirer son ravissant minois au cinéma pour une avalanche de dollars ? Mystère, mais l’heure n’est pas aux questions existentielles, et d’ailleurs, si les études de médecine étaient réservées aux laiderons, le déficit en personnel serait encore plus criant. L’aide-soignant coupe court à mes réflexions en heurtant maladroitement la « tête » du brancard, relevée de façon à servir de dossier, qui s’effondre, ramenant brutalement ma mère à plat sur le dos et lui ébranlant le cerveau de telle manière qu’elle en cesse de trembler. Après tout, c’était peut-être le but de l’opération ? Le jeune homme s’excuse vaguement, sur le mode rigolard (« Vous comprenez, madame, ce sont les risques du métier »). Les patients comprennent vite, ici, que c’est à eux de s’excuser d’être là et non aux soignants de chercher à se faire pardonner leur incurie.

Commence alors un questionnaire interminable, globalement le même que celui auquel nous avons déjà répondu par deux fois. Je tente de le faire remarquer (on n’a pas changé de service, ils peuvent quand même se passer le dossier, non ?), mais on me rappelle d’un ton coupant que c’est à ma mère qu’on s’adresse et pas à moi. Jolie l’interne, mais sèche comme un coup de trique. J’essaie de l’imaginer dans les bras d’un homme, impossible. Ou alors, un maso qui aime le fouet. Et elle n’est pas dans ses bras, mais sur son dos, elle le chevauche et l’éperonne. Superbe amazone. Bref, pendant que je divague, ma pauvre mère s’efforce de répondre et, bien qu’elle soit calmée (la crise est passée), le résultat n’est guère brillant. Elle ne sait plus si elle a été opérée ni de quoi, s’invente des maladies qu’elle n’a jamais eues, bafouille… je commence à m’inquiéter sérieusement. Ces derniers temps, son comportement nous avait paru parfois un peu bizarre mais elle n’était pas à ce point… désorientée (c’est le mot qui me vient spontanément et je ne connais pas encore mais ne vais pas tarder à apprendre son sens précis dans le jargon médical évoqué plus haut). Enfin, l’interne s’estime satisfaite, signe un bon pour le scanner mais nous informe que celui-ci n’est pas libre pour l’instant et qu’il ne nous reste plus qu’à… attendre. Il est 16h30.

Une heure plus tard, on vient enfin chercher ma mère. Elle passe son scanner et on nous informe qu’il faut maintenant… attendre les résultats. Combien de temps ? On ne sait pas. Re-couloir pendant une heure. Je finis par aller frapper au bureau des infirmières. Les résultats ? Mais oui, ils sont là, on ne me l’a pas dit ? Ils sont négatifs, aucune lésion cérébrale n’est visible. Alors quoi, on s’en va ? Mais il est hors de question que je remmène ma mère dans cet état. Non, de toute façon, il faut… attendre le neurologue. Il est où, celui-là ? Quelque part dans l’hôpital, il passe toujours quand il a fini sa tournée, mais on ne sait pas quand. Est-il prévenu, au moins ? Oui, oui, bien sûr. Retour dans le couloir, qui s’est un peu vidé, mais pas totalement. Une vieille dame toute seule, beaucoup plus mal en point que ma mère, n’a pas bougé d’un pouce. Elle geint doucement (ou marmonne ? ou chantonne ?) et personne ne s’en occupe. Je réfrène mon envie de monter au créneau pour elle, c’est déjà assez difficile comme ça.

A 19 heures, je n’y tiens plus, je refais une incursion au bureau des infirmières et apostrophe le type qui s’y trouve. Sait-il quand le neurologue va passer ? C’est moi, le neurologue, répond-il, pourquoi ? Personne ne lui a dit qu’une patiente l’attendait depuis des heures, il serait sans doute reparti sans l’avoir vue. Ubu, es-tu là ? Enfin, je le tiens, je ne le lâche plus. On véhicule ma mère jusqu’à une salle d’examen et là… re-questionnaire, à peu près le même que les trois fois précédentes. Ma mère pleure et refuse d’y répondre, elle est épuisée, on le serait à moins, sans compter qu’elle est à jeun depuis le matin, et une nouvelle crise ne tarde pas à la terrasser. J’en suis presque contente : au moins, le médecin est témoin de quelque chose de précis, il va peut-être pouvoir poser un diagnostic. Mais non. Il fait donner un calmant à la malade et recommence les mêmes questions, mais cette fois, je suis autorisée à aider ma mère à y répondre (du moins quand il devient évident qu’on ne peut plus rien tirer d’elle). Je ne suggère même pas qu’il prenne son dossier, Dieu sait où il est, ça prendrait encore plus de temps de le retrouver, d’autant que maintenant c’est l’équipe de nuit qui a pris le relais et qui ignore sûrement ce qu’a fait l’équipe de jour. On approche de 20 heures quand le neurologue (qui n’est lui aussi qu’un interne, affirme son badge, on ignore où sont passés les « vrais » médecins) conclut, on se demande comment, que l’affection de ma mère ne relève pas de ses compétences et qu’il vaut mieux l’hospitaliser en gériatrie pour des examens complémentaires. Reste à lui trouver une place, il va téléphoner.

Quand il sort, c’est l’apocalypse. Ma mère ne veut pas aller à l’hôpital gériatrique, c’est un mouroir, on n’en sort que les pieds devant, tout le monde le dit dans sa résidence. Elle me supplie de la prendre chez moi, au moins pour cette nuit. Je lui oppose que le médecin a prescrit l’hospitalisation et qu’elle ne peut aller contre, mais elle sait parfaitement qu’on ne peut pas hospitaliser quelqu’un contre son gré, et elle a raison. J’essaie d’arguer du fait que nous n’avons pas chez nous de chambre, salle de bains, WC au rez-de-chaussée et qu’elle est manifestement incapable de monter et descendre un étage, mais elle me traite de fille indigne coupable d’envoyer sa mère mourir seule à l’hôpital (après huit heures passées debout dans le couloir des Urgences, c’est rude !). Elle finit par me tourner le dos en sanglotant à petits coups et quand le neurologue revient en annonçant qu’il a trouvé une place à l’hôpital B., elle ne lui accorde pas un regard, pas un mot.

Il faut maintenant… attendre, bien sûr, attendre l’ambulance qui transportera Maman à l’hôpital en question. Pourvu qu’elle n’ait pas changé d’avis d’ici là ! Une heure va encore s’écouler, heureusement on nous autorise à ne pas retourner dans le couloir et à rester dans la salle d’examen. Heureusement. Maman tout à coup se retourne, regarde le fauteuil dont je viens de me lever et me dit : « Attention ! Mes petites cuillers en argent tombent de mon sac, ramasse-les, on va me les voler. » Interloquée, j’hésite sur la conduite à tenir, elle insiste : « Mais si, là… Mon sac de voyage, qui est sur le dossier du fauteuil (en fait, il est sous son brancard), je vois mes petites cuillers qui tombent, regarde, elles brillent, elles sont dans le fauteuil, et par terre aussi, ramasse-les, dépêche-toi ». Je fais semblant d’obtempérer (je réagis instinctivement, j’ignore encore que c’est la bonne conduite à tenir), je rassemble des objets imaginaires et dis à maman que je range le tout dans son sac que je mets sous son lit. Je suis sauvée par le gong, c’est-à-dire l’arrivée de l’ambulance et du brancardier chargé de convoyer Maman jusqu’à l’hôpital B. Elle est complètement out, j’avoue que j’en suis soulagée, ça facilite la manœuvre. Il est 22h30. J’apprendrai demain qu’à son arrivée au dit hôpital, on lui posera, malgré l’heure tardive et son état d’hébétude, de nouveau les mêmes questions et qu’on refusera de la laisser dormir avant qu’elle y ait répondu. Incompétence dans une action aussi simple que la transmission d’un dossier ou pur sadisme ? J’hésite.

En sortant, moi aussi dans un état second, je m’effondre dans ma voiture et rentre chez moi tant bien que mal. Juste avant de sombrer, je m’aperçois que j’ai complètement oublié de manger – un comble – mais je suis au-delà de la faim, c’est le sommeil qui l’emporte, il faut sérier les « urgences », n’est-ce pas là ce que j’ai appris de plus essentiel aujourd’hui ?

 

Attention aux autres : Prologue

 

« Choisis, dit-elle à sa fille, choisis entre ton père et moi. Ton père est un salaud, il nous a abandonnées pour prendre du bon temps avec une autre femme. Si tu le revois, je te renie. »

La petite fille aimait son père, d'un amour immérité, certes, mais comme dit Cocteau : « L'amour ne se mérite pas, il s'inspire ». Ce père-là savait inspirer l'amour, même s'il en était indigne.

La petite fille pensa que celle qui lui interdisait de revoir ce « salaud » était justement celle qui le lui avait donné pour père, celle qui avait décidé que c'est à lui, et à personne d'autre, que l'enfant dirait « papa » une fois pour toutes, quoi qu'il advienne, celle qui avait autrefois trouvé cet homme charmant et digne d'être le géniteur de ses futurs marmots.

A ce moment-là, les enfants à venir n'ont pas voix au chapitre. Et après, on leur dit « Choisis », choisis entre une moitié de toi-même et l'autre. Est-il pire violence ?

La petite fille ne choisit pas, elle ne pouvait pas choisir. Elle revit un peu l'un, se brouilla un peu avec l'autre et fut très malheureuse.

Elle leur en voulut à tous deux, à celui qui était parti sans se soucier d'elle, et à celle qui prétendait lui imposer un choix impossible et dont c'était le seul mais irréparable tort. Tous deux qui n'avaient pas fait attention à elle et qui la laissaient à jamais déchirée, à jamais divisée.

Elle commençait à apprendre que faire attention aux autres n'est pas le fort des êtres humains. Il lui restait beaucoup de chemin à parcourir pour s'en persuader tout à fait.

 Plus tard, la petite fille, qui avait bien grandi dans son corps, si ce n'est dans sa tête, connut un homme, copie conforme de son père, ce qui n'a rien d'étonnant, mon cher Freud.

Elle lui donna toute l'affection dont elle était capable et dont il était, évidemment, indigne (Oedipe, Oedipe, quand tu nous tiens...). Ce couple bancal dura quelques années, sans que jamais l'homme eût cherché à établir un dialogue avec sa femme (à moins que les scènes à sens unique soient un moyen de communiquer), jusqu'au jour où il lui dit :

« Tu ne sers à rien en définitive. Avec toi ou sans toi, je suis aussi seul. »

Quelque temps plus tard, sa vestale le quitta et il en resta stupéfait. Il ne se souvenait même pas avoir prononcé ces paroles meurtrières ou en tout cas, jurait n'avoir pas pensé ce qu'il disait.

Il avait signé l'arrêt de mort de son couple et il l'ignorait, cet imbécile heureux ! « Tu ne sers à rien », c'est tout ce qu'il avait trouvé à dire à sa femme, qu'il aimait, paraît-il, et qui lui était toute dévouée, parfois jusqu'à la bêtise. Il l'avait niée, il lui avait dit « Tu n'es rien », et il s'étonnait, dans son parfait nombrilisme, qu'elle soit allée voir ailleurs si, par hasard, elle ne serait pas quelque chose pour quelqu'un d'autre !

Si incroyable que cela paraisse, ce tueur d'amour n'est pas l'exception. Bien des hommes prononcent un jour cette phrase lapidaire, à quelques variantes près, et bien sûr, la plupart des femmes réagissent de la même manière.

Mais c'est une question de survie, messieurs ! Avez-vous songé à l'impact de ces paroles de mort sur une sensibilité féminine ? Avez-vous songé que vous conduisiez vos compagnes au suicide ou, au mieux, si elles étaient douées d'assez de désir de vivre, à la fuite vers d'autres horizons ?

On clouait autrefois les chauves-souris, que l'on accusait de vampirisme, sur les portes des hangars. On devrait bien faire subir le même sort à quelques hommes, avec un pieu fiché dans le cœur  pour être sûr qu'ils n'en réchappent pas.

Attention aux autres : Lettre à quelques cons même pas méchants

 

Avertissement : j'ai écrit ce texte quand j'avais quarante ans, c'est-à-dire il y a... une pelletée d'années. Je ne l'écrirais plus aujourd'hui car, ayant finalement passé le cap du désir de séduire, je suis devenue indifférente aux agressions masculines, et d'ailleurs celles-ci se font rares. En tant que femme, je suis devenue transparente aux yeux des hommes, ce qui me met à l'abri de bien des vilenies. Mais j'aimerais bien savoir ce qu'en pensent les quadragénaires d'aujourd'hui. Comment vivent-elles cette étape importante de leur féminité, alors qu'elles se sentent encore en pleine possession de leur séduction mais que les hommes en ont décidé autrement ? Réagissez, mes soeurs, c'est le moment ou jamais de me laisser un petit commentaire !

 

Au collègue qui me draguait depuis des mois et qui, apprenant que j'avais quarante ans (autant dire l'âge de la retraite), s'est écrié scandalisé : « Et moi qui te faisais la cour !...». Plus bête que méchant, sans doute.

 A celui qui m'a sifflée dans la rue et qui a ricané quand je me suis retournée : « Ah ! Tu réagis encore au sifflet... Un dernier petit air de jeunesse ! ». Salaud.

 A mon cher cousin qui, stupéfait de voir sa femme (trente-neuf ans) le quitter pour d'autres amours, m'a fait part de son indignation en ces termes :    « Mais elle est folle ! A son âge ! Ne le prends pas pour toi, hein, mais après quarante ans, une femme, ce n'est plus la même chose... ». En effet.

 Au bon copain avec qui je me baladais un jour de printemps, avec qui j'étais presque bien, avec qui j'avais presque oublié la peur, la vieillesse, la mort, qui a sprinté pour me rejoindre et qui, tout essoufflé par sa course, a haleté : « Tu vois que tu peux encore faire battre le cœur des hommes... ». J'ai ri.

 Au presque ami enfin, à qui j'avais imprudemment confié que la chirurgie esthétique, après tout, un jour, pourquoi pas... et qui a dit à voix très haute, à une table de dix personnes : « Alors, tu fous l'camp de partout ? C'est pour quand, le ravalement de façade ? ».

Plus méchant que con, celui-là. Est-ce parce qu'il perdait ses cheveux et portait un « cache-misère » ? L'agressivité aussi est un cache-détresse. Faut-il préciser d'ailleurs que tous les persifleurs étaient des hommes de mon âge ? Jamais la malveillance ne m'est venue des jeunes gens qui, au contraire, me laissent parfois entendre clairement que « si je disais oui, ils ne diraient pas non ».

Quels problèmes, quelles angoisses devant leur propre vieillissement ou celui de leurs compagnes les quadragénaires règlent-ils ainsi en stigmatisant celles de leurs contemporaines qui refusent de devenir trop tôt des rombières ?

En tout cas, idiote que je suis, je ne trouve jamais la répartie qui toucherait au vif. Faire allusion en public à la « moumoute » du dernier cité m'aurait semblé du pire mauvais goût et, pour tout dire, ne me serait jamais venu à l'esprit. Dommage.

Dommage ? Je ne peux pas vivre dans un monde où l'homme est un loup pour l'homme, et surtout pour la femme. Si je reste sans voix devant ce genre d'incidents, c'est qu'ils me gâchent la vie jusqu'à l'intolérable.

 A tous ces spécialistes du meurtre à petit feu dont les sarcasmes quotidiens m'auront rendu cette étape ingrate plus difficile et peut-être insupportable. Encore suis-je nantie d'un mari amoureux et qui ne court pas les Lolita (pas encore, diront les bonnes âmes). Comment font celles qui sont agressées aussi à domicile ?

 A tous ceux donc à qui je n'aurai ni le temps ni le goût d'écrire si un jour je décide d'en finir parce qu'au bout du compte, mes quarante et quelques années me seront un fardeau trop lourd.

 A tous ceux qui en seront responsables et qui l'ignorent, et qui dorment lovés dans leur bonne conscience parce que « attention aux autres », hein, c'est pas leur problème.

A tous, non par vengeance, mais pour qu'ils ne méconnaissent pas toujours les cris silencieux de celles qu'ils étouffent, pour qu'ils sachent quand même qu'ils ont jeté de la terre sur mon cercueil et sur d'autres avant l'heure, et qu'ils ont eu la pelletée lourde.

Je pense souvent à Reine, cette héroïne des Voyageurs de l'impériale[1] qui se suicide à l'aube de la quarantaine, quand les hommes qui partagent son lit commencent à lui dire non plus : « Comme tu es belle » mais, avec une pointe d'étonnement : « Comme tu es jeune »... Suicide ? Je dirais plutôt « coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner ».

 A tous, bon vieillissement – si les autres vous en laissent le loisir. Et si un jour, un patron cynique vous annonce sans ménagements qu'un cadre de cinquante ans, c'est bon pour la poubelle, excusez-moi, mais je crois que je rirai. A chacun son sens de l'humour. Et sans rancune.

 

[1] Louis Aragon

 

Attention aux autres : Résiste !

Ce texte est paru pour la première fois en 2007 sous le titre générique "Attention aux autres" dans la collection "Pamphlets" chez l'Ane qui butine (épuisé).

 

"Tout ce qui arrive aux autres t'arrive aussi". (The Misfits)

 

Il fait un temps sublime,

Un temps à rire et courir

Un temps à ne pas mourir

Un temps à craindre le pire. (1)

Pour l'instant, le pire semble bien loin, peut-être du côté de Bagdad, du Darfour ou d’ailleurs. Ici, la foule se presse aux terrasses des bistrots, la bière dorée coule à flots et des milliers de soleils-miniature s’allument dans les verres, les femmes ont des robes aussi légères que les rares nuages roses tout là-haut. Seuls les barmen sans doute n'ont pas le loisir d'apprécier à sa juste valeur la grâce de ce printemps. Deux jeunes gens désœuvrés s'en enquièrent.

-                Ça va ? (sourire aimable de celui qui s'intéresse vraiment au sort de ses contemporains)

-                    Ça va.

-                    Il fait beau, hein ?

-                    Ah oui, ça fait plaisir.

-                    Et ça ne vous fait pas chier de travailler par ce beau temps ?

-                    Euh... non, pourquoi ?

-                    Il y en a qui se promènent par ce temps-là... (sourire insidieux de celui qui se se sent supérieur à bon compte)

-                    Ah ben... oui... sûrement.

-                    Ça vous plaît, votre métier ?

-                    Ben oui, ça va.

-                    Et c'est quoi, le sens de votre vie ? (sourire en coin au copain-spectateur qui se mord les joues

pour garder son sérieux)

-                    Euh...

-                    Oui, ça donne un sens à votre vie de servir à boire aux clients ?

-                    …

-                    Et la lutte des classes, ça vous intéresse ?

-                    …

-                    La dictature du prolétariat, ça vous dit quelque chose ?

-                    …

-                    En somme, qu'est-ce qui vous intéresse dans la vie ?

-                    …

Le barman bafouille, perd pied, ne comprend rien à ce qu'on lui veut. Il enverrait bien au diable les deux hurluberlus qui lui pompent l’air, mais il est en CDD et craint de perdre sa place s’il manque de respect aux clients-rois. Désemparé, il en oublie de faire son boulot, ce qui ne tarde pas à lui retomber sur le nez. Les consommateurs qui attendent leur commande s'impatientent, le patron rappelle vertement à l’ordre le malheureux, les « interviewers », pas plus communards que vous et moi – qui d’ailleurs l’est encore de nos jours ? – mais enchantés de leur bon tour, sont morts de rire.

A la table voisine, je n’ai rien perdu de la scène et je me sens très mal. J’hésite un instant à intervenir, puis je choisis comme d’habitude la solution des lâches : la fuite. J'abandonne à regret mon verre embué de fraîcheur encore presque intact pour aller retrouver l'asphalte surchauffé.

 Sensiblerie mal placée, dira-t-on, et réaction bien excessive à un incident fort anodin. Certes. J'aimerais pouvoir faire autrement et me marrer comme tout le monde quand quelqu'un prend une tarte à la crème dans la gueule. Au lieu de quoi j'ai une fâcheuse tendance à sentir les éclaboussures sur mon propre visage, même si je suis très loin du théâtre des opérations, même si je suis « du bon côté de la barrière ». Je sais d’ailleurs que les caprices des barrières sont imprévisibles et que celles-ci aiment à se déplacer subrepticement sans rime ni raison. Un saut de puce et hop ! Qui se trouvait du bon côté un soir peut se réveiller du mauvais le lendemain sans avoir bougé d’un pouce. Mais là n’est pas l’essentiel.

J’aimerais bien, parfois, arrêter d'avoir mal aux autres, j’aimerais bien, un jour, pouvoir dire comme Léo Ferré : « Et pour penser encore aux autres, il me reste trop peu de temps ». Impossible.

Je suis le chien abandonné sur l'autoroute, l'enfant perdu dans les bombardements, le bœuf à l'abattoir, l'amoureux trahi, la jeune fille que son physique ingrat expose aux rebuffades, le cheval qui tombe sur l'hippodrome, la gazelle dévorée vivante par le lion et dont l'œil fou de terreur m'empêche de dormir.

Je saigne avec tous mes frères-victimes, je regarde avec angoisse tous mes frères-bourreaux. La victime que nous sommes tous un jour. Le bourreau qui sommeille en chacun de nous et n'attend que l'occasion de libérer ses pulsions meurtrières.

 C’est pourquoi rien n'est anodin, pas même l'incident rapporté ci-dessus. Entre le sadisme banal de quiconque se sent investi de la moindre supériorité, le voyeurisme du malheur d'autrui qui fait la fortune de la presse spécialisée et la barbarie des nazis, il n'y a pas de frontière. Ce n'est qu'une question de degré et d'opportunité.

En attendant de pouvoir impunément éventrer les femmes enceintes, égorger les enfants dans les bras de leur mère, dépuceler les jeunes filles au fer à souder, on assassine le plus faible à coup d'ironie ou de mépris, on s'agglutine autour des accidents (Oh ! la dame qui a dit à sa petite fille de quatre ans en la tirant par la main : « Regarde le chien : il a été décapité par le camion ! ») et on va à la corrida. Ce n'est pas assez d'être condamné à mourir et de le savoir (ou est-ce pour mieux l'oublier ?), on fait de la mort un spectacle et on s'en délecte. Avec alibi, cela va sans dire.

Car on ne va pas aux arènes pour se repaître de sang, bien sûr. Mais pour le décor, pour l'ambiance. Ces Espagnols ont le sens de la fête populaire. Et remarquez qu'ils ont su évoluer et humaniser l'horreur. Les chevaux, par exemple, sont caparaçonnés. Ça leur évite d'être embrochés plusieurs fois dans la même après-midi, recousus à la hâte avec de la ficelle et renvoyés au massacre contre le taureau suivant, perdant leurs boyaux sur le sable jusqu'à ce que mort s'ensuive.

On peut regretter que se soit ainsi affadie une si belle tradition, et même qu'aient disparu depuis l'Antiquité les combats de gladiateurs. Ça, c'était du sport, et avec un enjeu qui en valait la peine. Heureusement, on a inventé la boxe, qui remplace bien. La mise à mort y est rare, mais suffisamment plausible pour donner du piment au spectacle. Ollé !

Inutile donc de se demander d'où sortent tous les monstres que semblent sécréter les pays en guerre. La génération spontanée n'existe pas. Les Serbes, les Rwandais, au temps de la paix, n'étaient pas pires que les Français actuels. Chacun côtoyait, comme nous peut-être aujourd'hui, son tortionnaire de demain. Tant que la loi met un couvercle sur la marmite, le contenu bouillonne à petit feu. On ne s'en méfie pas, on alimente même le foyer. Et que je te pousse mes subordonnés à la démission ou à la dépression, et que je te tabasse ma femme ou mes enfants pour me prouver que je peux être le chef quelque part si je ne le suis pas au boulot, et que je t'attise la haine raciale – ou l’homophobie, c’est pareil – par quelques anecdotes bien choisies ou quelques « histoires drôles », et tiens chérie, si dimanche on emmenait les gosses au cinéma voir un film bien sanguinolent ou mieux, si on leur faisait découvrir les combats de coqs ? Ces bêtes sont d'une sauvagerie inouïe mais c'est de toute beauté.

Personne ne dit rien ? C'est que tout le monde consent.

A quoi s'opposerait-on d'ailleurs ? Que dénoncerait-on ? Rien de tout cela n'est important, rien n'est vraiment grave.

Un jour, la pression accumulée fait péter la soupape de sécurité. Alors, des flots d'horreur brûlante se répandent sur le monde et il est trop tard pour essayer de les endiguer.

C'est tous les jours qu'il nous faut résister, à la petite semaine, quand il en est encore temps.

Même si cela nous paraît inutile, dérisoire et sans commune mesure avec le malheur du monde, c'est tous les jours qu'il nous faut dire non.

[1] Louis Aragon, Le Cri du Butor




 

Attention aux autres : Contre Dieu

 

 On n'a pas le droit de faire ça à un être humain 

Romain Gary, Les Racines du ciel

 

Annie avait attendu dix ans le bonheur d'être mère. Enfin, ce fut le miracle, le bébé tant espéré arriva. C'était le premier – et le dernier, le médecin la prévint, elle ne pourrait plus enfanter. Mais elle était si heureuse qu'elle ne prêta pas attention à cette menace. Quand elle dut reprendre le travail, elle confia, à contre-cœur, le bébé à une nourrice. Quelques jours plus tard, quand elle vint chercher son fils, elle trouva la maison sens dessus-dessous : l'enfant était mort d'un « accident respiratoire », assez fréquent, paraît-il, chez les petits de cet âge. La nourrice, désespérée, alla jusqu'à offrir son propre bébé en échange, proposition à la fois admirable et dérisoire. De toute façon, que faire, que dire devant tant de malheur ? Qui accuser ? Qui s'est arrogé le droit de faire ça à Annie ?

 

Sophie venait de fêter son huitième anniversaire quand son père plia bagages et disparut sans laisser d'adresse. S'ensuivirent trois années chaotiques au terme desquelles Sophie réclama un chien, sur lequel elle reporta toute son affection inutilisée. Un jour d'été, la mère et la fille prirent la voiture pour aller promener l'animal à la campagne. La mère ouvre la portière un peu trop vite, le chien file et se fait écraser par la première voiture venue. Eperdue, la pauvre femme se précipite et se fait happer à son tour par la voiture suivante : tuée sur le coup. Sophie reste là, au bord de la route, seule au monde avec deux cadavres pas regardables. Et toute la vie devant soi pour se demander où se cache le Dieu bon et juste dont on lui a parlé au catéchisme.

 

Jean et Fabienne avaient tout essayé en vain pour fabriquer un bébé eux-mêmes. Ils suivirent donc le parcours du combattant de l’adoption et faillirent maintes fois renoncer devant tous les obstacles semés sur leur route par une administration tâtillonne. Ils finirent enfin par hériter d’une petite Haïtienne à qui ils vouèrent un amour à la mesure de leur attente et qui fut baptisée Laetitia : « joie ». Hélas ! Jamais prénom ne fut si mal porté. Agée d'environ un an lors de son arrivée en France, l'enfant ne pesait guère plus deux kilos et fut toujours de santé précaire. Vision, dentition, croissance, tout se ressentait cruellement de la malnutrition de la première année, et Laetitia passa plus de temps dans les hôpitaux que dans sa famille adoptive. Vers l'âge de six ans, pourtant, les problèmes semblèrent se résorber. C'est alors qu'on découvrit une malformation cardiaque qui entraîna une opération à coeur ouvert et de nouvelles semaines d'hospitalisation. Laetitia erra quelque temps aux frontières de la mort, pour elle déjà si familières. Puis elle se remit et ses parents purent espérer qu'elle allait mener une vie normale. Pendant deux ans, ce fut le cas. L'enfant si difficilement arrachée à la mort devenait une petite fille comme les autres et justifiait enfin son optimiste prénom. La famille partit en vacances (les premières vacances depuis l'adoption) dans une ferme reculée de l'Ardèche, les enfants des fermiers prirent Laetitia sous leur aile et l'entraînèrent dans de longues courses dans la campagne.

Un jour, sur un petit chemin à peine carrossable, la joyeuse bande gambadait, et Laetitia caracolait en tête, enfin rendue à l'insouciance de son âge. Dans une ferme voisine, un jeune homme de quinze ans s'ennuyait. Et s'il empruntait en douce la voiture du frère aîné ? Sitôt dit, sitôt fait. Dans la campagne il n'y pas de gendarmes, pas d'automobilistes, pas de risques. Il n'y a que des enfants qui courent. Quand il les vit au détour du chemin, c'était trop tard. Le frein, où est le frein, comment fait-on pour s'arrêter quand on a quinze ans et qu'on conduit une voiture pour la première fois ? Laetitia, que la générosité et la science des hommes avaient sauvée de la folie des hommes, qui avait survécu aux bombardements, à la famine, aux opérations de la dernière chance, Laetitia servit de butoir à la voiture folle et mourut à huit ans sur une route d'Ardèche, les yeux grand ouverts sur le ciel d'un bleu immuable. A-t-elle trouvé là-haut l'explication de ce long martyre que fut sa courte existence ? Elle y connaîtra sans doute une vie éternelle paradisiaque, mais ça ne console personne.

 

Car enfin, c'est ici-bas que nous sommes, quoi, merde, ici, maintenant, dans cette vallée de larmes la bien-nommée. L'homme est un loup pour l'homme, c'est bien connu, mais comment qualifier l'animal qui siège là-haut, qui envoie à l'aveuglette ses coups de griffes, ses coups de dents, qu'on appelle plus communément « coups du sort » et qui donnent parfois envie de crier : « Eh, là-haut ! Si tu m'entends, arrête. Arrête de frapper toujours les mêmes, arrête de frapper ceux qui sont déjà à terre. Même dans les combats de boxe, qui ne sont pourtant pas des jeux d'enfant de choeur, c'est interdit. Arrête ! Arrête ! »

 

Dieu qui as fait un pareil destin à Laetitia, à Annie, à Sophie, sans parler des enfants de Bosnie et autres martyrs de l'humanité, auras-tu assez de toute ton éternité pour te faire pardonner ces scandales ? Pour qui paient-ils, ces innocents ? Pour la lointaine faute d'Adam et Eve ? Tu as la rancune tenace et particulièrement meurtrière, Dieu bon. La vendetta, en regard, a l'air d'un jeu de gamins.

Non, « on » n'a pas le droit de faire ça à des êtres humains. Dieu, si tu existes, tu devrais avoir honte. Tu es venu racheter les péchés des hommes, paraît-il. Et tes crimes, qui les rachètera ?

 

N. B. Je sais, les desseins de Dieu sont transcendants et impénétrables et d'ailleurs, Il a bien autre chose à faire que de s'occuper de chaque cas particulier. Mais seuls les cas particuliers m'intéressent, ce en quoi je diffère de Dieu. Lequel n'existe pas, évidemment.

« Si un dieu a vraiment CRÉÉ ça, je hais ce Dieu, je lui réserve la totalité de ma capacité de haine... Mais un Dieu ne PEUT PAS avoir VOULU une telle insanité.

Il n'y a pas de dieu. Heureusement.» 

François Cavanna, L'oeil du lapin

 

Je ne sais pas si Dieu existe. Mais s'il existe, j’espère qu’il a une bonne excuse.

Woody Allen

 


 

 

 

 

 

Attention aux autres : Boomerang

Avertissement : ce texte a été écrit en 1985. Il n'est pas inutile de le savoir pour que la référence à mai 68 ne paraisse pas complètement déphasée.


Elle a seize ans. Elle a seize ans et réussit à en paraître vingt-cinq sous son maquillage de star, superbe d'ailleurs, mais tant d'artifice parvient à ternir l'éclat de son jeune âge. Elle fume cigarette sur cigarette et considère d'un oeil désabusé et vaguement dégoûté la bruyante réunion de famille à laquelle elle se trouve contrainte d'assister, en s'arrangeant tout de même pour que sa présence soit plus insultante qu'une absence. Elle marie sa soeur aujourd'hui et elle est bien la seule à ne pas y voir l'occasion de s'étouffer de boustifaille copieusement arrosée et de brailler des chansons à boire. Son voisin veut lui crocheter le coude pour l'associer au balancement collectif sans lequel il ne saurait y avoir de fête réussie : elle sursaute et recule comme si on l'avait brûlée. Elle accentue sa moue hautaine et reste seule immobile, hiératique, tandis qu'à sa droite et à sa gauche, deux vagues de dîneurs hilares viennent se briser sur un récif de réprobation.

 

Je la regarde et je m'amuse. Elle m'attendrit, cette adolescente venimeuse, ce jeune serpent prêt à essayer ses crocs sur tout ce qui bouge. Il n'y a pas si longtemps, j'étais là, à sa place, au même âge, dans les mêmes circonstances, avec le même maquillage-provocation, allumant une cigarette au mégot de la précédente pour contrarier ma mère qui trouvait inconvenant qu'une jeune fille fume en public, et d'ailleurs qu'elle fume tout court. J'avais seize ans, j'étais bardée de certitudes hargneuses et je crachais sur le monde des bourgeois, auquel j'étais bien certaine de ne jamais appartenir.

 

Et tout à coup, je tressaille... Mais c'est moi, c'est moi aussi que regarde cette petite fille dédaigneuse, c'est moi aussi qu'elle englobe dans son évident mépris des adultes enlisés dans le confort et la bonne chère !

Mais tu n'as pas le droit, sale gamine ! Pas moi ! J'étais sur les barricades en mai 68, le sais-tu, petite vipère ? Evidemment non, tu n'en sais rien, tu n'étais même pas née en 68 et l'Histoire, qu'en-deçà de 70 tu appellerais volontiers préhistoire, tu t'en fous. Mais moi, j'y étais, figure-toi, bien décidée à changer le monde et j'ai fait quelque chose pour qu'il change, moi, pas comme toi qui te contentes de mépriser. C'est un peu facile, non ? Quoi, le monde est toujours pareil ? D'accord, mais ce n'est pas une raison. Je suis toujours habitée des mêmes colères, des mêmes révoltes, tu n'as pas le droit de m'assimiler aux petits pères tranquilles de la pantoufle, tu n'as pas le droit. Changer le monde, on en revient, ça ne veut pas forcément dire qu'on le trouve bien tel qu'il est.

 

Allons bon ! Une farandole maintenant, il ne manquait plus que ça. Tout le monde se lève en repoussant sa chaise et, prise au dépourvu, je me laisse happer sans réagir, ce qui coupe court à mon indignation. Me voilà coincée entre un jeune boutonneux à lunettes et un monsieur bedonnant qui m'oblige à suivre le mouvement en m'appliquant ses mains moites sur les épaules. D'habitude, je prends mon parti assez facilement de ce genre de désagrément et sacrifie avec le sourire sur l'autel de la famille et des festivités traditionnelles mais cette fois, je frissonne de dégoût. Pas moyen de me dérober, pourtant, à moins d'être carrément grossière, ce dont je me sais incapable. Quelques tours de salle assortis de contorsions diverses et, sur l'air de Tata Yoyo, c'est le jeu du tapis qui s'annonce. Je souhaite de toutes mes forces qu'on m'oublie, je préfère encore continuer à tourner en rond bêtement, mais le monsieur bedonnant s'est emparé d'autorité du trophée et l'étale galamment devant moi. Je n'ai plus qu'à m'exécuter, à m'agenouiller et à embrasser le bonhomme sur ses deux joues tremblotantes et suantes. C'est alors que je croise le regard de la jeune fille qui n'a pas bougé, rivée à son siège, statufiée. Morte de honte, je me relève en marchant dans ma robe qui se déchire avec un craquement soyeux, jette le tapis et m'enfuis dans le jardin sous les huées des convives brutalement frustrés de leur jeu préféré.

 

Alors quoi ? Elle aurait raison, la petite ? Eh oui, elle a raison et je le sais. Je suis bien de l'autre côté de la barrière, du côté où l'on accepte les compromis, où l'on ouvre un livret de Caisse d'Epargne, où l'on ne rêve plus qu'aux prochaines vacances, où l'on pense à sa retraite en se munissant d'assurances de tout ordre.

Où est l'adolescente frondeuse qui brûlait sa vie par tous les bouts, qui accumulait les nuits blanches parce que c'est toujours ça de pris sur la mort, qui tenait table ouverte à tous les copains en rupture de famille et qui ne savait jamais où passait le peu d'argent qu'elle gagnait ? Elle est bien loin, si loin que je suis la seule à la voir encore. Oui, j'ai une maison payable en vingt ans, un métier régulier qui me jette au bas du lit tous les matins à sept heures et qui a tué les folles nuits d'autrefois, des enfants à qui j'interdis des choses, pas les mêmes que celles qu'on m'interdisait à moi, il est vrai, mais c'est une mince différence. « Il est interdit d'interdire », ça fait bien sur les murs, mais dans la vie quotidienne, c'est drôlement difficile à appliquer. Je fume toujours autant, mais c'est devenu une vieille habitude qui n'a plus rien à voir avec la jubilatoire provocation des débuts et qui, d'ailleurs, ne choque plus personne, sauf mon médecin qui me somme d'arrêter si je veux échapper à l'infarctus et au cancer menaçants.

Bref, je suis rentrée dans le rang, je calcule, j'économise, pire, je m'économise et si dans ma tête éclatent encore parfois les feux d'artifice de l'adolescence, j'ai appris à n'en laisser percevoir que de vagues lueurs qui ne peuvent plus inquiéter personne et qui te sont invisibles, petite fille. Je croyais que ma vie bourgeoise n'était qu'un masque et, comme Lorenzaccio, je m'aperçois avec stupeur que le masque me colle à la peau, que le masque, c'est moi, ou presque.

 

Je me raccroche à ce presque. C'est à cause de ce presque que je ne te dirai pas, naïve enfant, que la révolte, c'est une acné juvénile qui te passera comme le reste, que dans vingt ans tu seras à ma place, avec quelques kilos et quelques rides en plus et quelques illusions en moins, et que tu considéreras avec un attendrissement à peine agacé la marmaille piaillante que tu auras procréée et qui te poussera sans égards vers la sortie. C'est sans doute vrai mais je ne le dirai pas. « On m'a vu ce que vous êtes, vous serez ce que je suis », ça fait un peu vieux jeu, je sais. Et puis, je connais la réponse : « Je t'emmerde en attendant », je ne vais pas risquer de l'entendre de ta bouche. D'ailleurs, il y a suffisamment d'oiseaux de mauvais augure sur terre pour que je ne mêle pas ma voix à leur caquet.

Et s'ils se trompaient, les prophètes de malheur ? Si toi, tu ne glissais pas insensiblement sur la pente de la facilité, si tu gardais cet oeil noir cerné de khôl et qui ne doit pas son éclat au seul maquillage ? Vas-y, essaye. Je serai une grand-mère dans vingt ans et, au train où c'est parti, j'aurai définitivement mérité ton mépris sans nuances. Et toi, que seras-tu ? J'aimerais bien vivre assez pour le savoir. Et je ne me réjouirai pas, oh ! pas du tout, si, à quelque futur mariage, une gamine de seize ans (ta fille, peut-être) te regarde à travers la fumée de ses gauloises et t'inclut sans hésiter dans le dédain tout neuf qu'elle vouera au monde des adultes avec l'absolue certitude de ne jamais, mais alors là jamais, en faire partie.


 

 

 


Attention aux autres : Du terrorisme affectif

Céline voudrait dire à Daniel : « Je te quitte » – mais elle n'en fait rien, car elle sait par cruelle expérience qu'elle déclencherait un cataclysme qui ébranlerait les murs de la maison, ameuterait les voisins, réveillerait les enfants et la laisserait brisée, spectateur et victime d'un déferlement de violence qu'elle ne peut supporter. Elle se tait et elle reste. Elle a un maître-chanteur à domicile et elle paie.

Josée voudrait reprocher à sa collègue Viviane son incapacité professionnelle, son incurie, ses négligences – mais elle n'en fait rien car elle ne peut se résoudre à provoquer de sang-froid la scène trop prévisible : « Personne ne m'aime... Je suis maudite... Je n'ai plus qu'à mourir ». Viviane, d'ailleurs, a déjà pris soin de simuler une tentative de suicide, histoire de culpabiliser définitivement son entourage. Josée se tait, fait le boulot de sa collègue et n'en a même pas un remerciement. Elle vit le chantage au quotidien.

Jean-Jacques plastronne devant une assemblée de dix personnes, il fait la roue, il se vante jusqu'à l'invraisemblance, jusqu'au ridicule. Quelqu'un va-t-il le remettre à sa place au nom du simple bon sens ? Non, tout le monde se tait et sourit d'un air gêné, que le matamore est bien capable de prendre pour une approbation, car personne ne peut supporter de voir Jean-Jacques se rouler par terre (ce n'est pas une image), citer le ciel à témoin de l'incompréhension qui le cerne et gâcher la soirée amicale qui débutait. Jean-Jacques est un terroriste et il se sert de ses amis comme otages.

 La liste serait longue… Qui ne connaît dans son entourage de ces terroristes du sentiment, de ces bombes à retardement chargées de cris, de larmes, de hurlements, de menaces de suicide, que tout le monde manipule avec des précautions infinies, à qui personne n’ose dire leur fait, que personne n’ose contrarier ni même contredire, de peur du cataclysme toujours imminent ? Si par hasard ces terroristes sont investis d’une autorité quelconque, ils s’assurent ainsi définitivement l’obéissance silencieuse de leurs esclaves. Certes, il faut reconnaître qu’ils se conduisent en véritables kamikazes, qui se détruisent eux-mêmes dans le bruit et la fureur qu’ils engendrent. Jean-Jacques et ses semblables n’ont acquis la réputation qui assure leur tyrannie qu’au prix de bien des précédents dont eux non plus ne sont pas sortis indemnes. Mais ce sont surtout de vrais emmerdeurs, meurtriers de la paix et de l’harmonie qui sont pour d’autres une nécessité vitale. Avec eux, c’est tous les jours le salaire de la peur, et cette nitroglycérine vaut bien l'autre.

Attention aux autres : Il était un prince

Je ne peux entendre cette chanson (Il était un prince en Avignon, chanson passée de mode mais que la radio nous distille parfois à l’improviste) sans avoir les larmes aux yeux. J’ai connu moi aussi un prince autrefois. Je n'ai qu'à fermer les yeux pour le revoir tel qu'il m’est apparu sur les bancs du Conservatoire, un jour de rentrée où nous, les « anciens », lorgnions avec curiosité les nouveaux. Celle-ci ? une Toinette, sans aucun doute. Et cet autre, un Perdican. Et celui-là, là-bas ? Ah ! celui-là : noirs les cheveux, noir le regard, noir le tee-shirt, rouge le foulard, quel beau pirate ! « T’as vu la bête ? », dit Coralie, fascinée. Eh oui, j’avais vu, et j’étais déjà, moi comme les autres, sous le charme d'une séduction physique animale, immédiate, indiscutable. Mais le nouveau venu était plus que cela. Envoûtant, magnétique, avec ce quelque chose d'indéfinissable qui vient de l'âme et qui fait de certains hommes des phares, des idoles. En quelques mois, il devint le prince de notre petite bande d’apprentis-comédiens. Le premier fan's club de Guillaume Fouquet était né. Nous ne doutions pas qu'il soit suivi de beaucoup d'autres.

Ciment de la bande, mais aussi ferment de discorde, à cause, à cause des femmes, bien sûr. Il attirait toutes les filles aussi sûrement que la lumière les insectes, et de l'attirance au désir d'exclusivité, il n'y a qu'un pas, qu'elles franchissaient très vite. Mais lui les aimait toutes, ou plutôt, il aimait quelque chose en chacune d'elles et le leur disait, éveillant ainsi chez elles des espoirs bien vains. En somme, il les aurait voulues toutes ensemble, rêvant sans se l'avouer d'une sorte de harem oriental dont la diversité l'eût comblé. Faute de mieux, il privilégiait tour à tour ses amies, avec une ferveur toujours égale dont chacune s’imaginait avoir l'apanage. Sa vie n’était ainsi qu'une succession d’instants radieux, sans passé ni futur. S'il faisait des projets, c'était dans l’euphorie de la minute présente, et il les avait oubliés le lendemain. Mais elles, elles n'oubliaient pas. Elles capitalisaient, elles échafaudaient, pendant qu’il offrait déjà à une autre un autre moment magique, qu'elle aussi croyait unique. Ce n'était pas un don Juan, pourtant, il poussait rarement son avantage et ne « profitait » pas de ses conquêtes. C'était un homme qui aimait les femmes et qui aimait surtout respirer dans une ambiance féminine, regarder ses compagnes, leur parler, découvrir ce que chacune avait d'inégalable, se promener avec Julie, écouter de la musique avec Nicole, danser jusqu'à l'aube avec Annie, contempler le soleil qui se lève sur la mer avec Sophie, discuter littérature avec Barbara... Que de larmes versèrent les élues provisoires ! Il n'en sut jamais rien, car il glissait à la surface des choses, cruel malgré lui, cruel parce qu'il donnait à toutes ce que chacune aurait souhaité pour elle seule. Il était par nature et sans en avoir conscience l’objet idéal de la passion, celui qui fuit toujours alors même qu’on croit le saisir, celui qui souffle sur le feu, croyant l’éteindre alors même qu’il l’attise. Pareil aux incendiaires involontaires, il semait des étincelles et s'en allait avant d'avoir vu le sous-bois s'embraser.

Parmi toutes ces femmes-flammes, il finit pourtant par en préférer une, dont la beauté radieuse et la fantaisie imprévisible le séduisirent. Mais quelle femme, si parfaite fût-elle, pouvait remplacer toutes les femmes ? Il la fit beaucoup souffrir, car il avait peur des liens et ne voulait pas renoncer à tous les possibles. Il voulait tout, tout de suite, en même temps : pas seulement toutes les femmes, mais toute la vie, tout le monde, tous les possibles. Il avait fait de La Quête son hymne de combat, rêvait toujours son impossible rêve et poursuivait sa marche vers l'étoile, rejetant les liens qui l'auraient entravé ou seulement alourdi. Plus tard, elle le fit souffrir aussi, quand elle chercha ailleurs un homme qui l’aimât mieux et voulût bien lui faire l’enfant dont elle rêvait. Il la perdit, ils se perdirent, alors qu’ils étaient si bien faits l’un pour l’autre. Quel gâchis !

Il voulut reprendre sa vie de papillon, mais la mécanique était cassée. Il ne trouvait plus autant d’attrait aux Julie ou aux Sophie du moment. L'homme qui aimait les femmes meurt en poursuivant une ultime Désirée, mais c'est du cinéma. Dans la réalité, on ne meurt pas, on survit, on se survit, ce n'est pas forcément mieux. Qu'es-tu devenu, prince de ma jeunesse ? Tes ailes de géant, si elles ne t’ont pas permis de prendre ton essor dans l’azur, t’ont-elles empêché de marcher sur le plancher des vaches ? Au fond, je préfère ne pas le savoir. Si tu es aujourd’hui un petit bourgeois grisâtre ou un vieux don Juan triste, je préfère l'ignorer. Je préfère revoir dans ma mémoire le jeune homme que tu étais à vingt ans, étincelant, éblouissant, le pirate irréductible qui menait son navire la proue toujours tournée vers le large et, plus fort qu'Ulysse, entraînait dans son sillage les sirènes captivées.

La vie n'aime pas ceux qui l'aiment trop. Si elle t'a laminé comme tu as laminé les femmes, certains diront que c'est justice. Je dis que c'est un scandale. Si Barbara, Sophie, Nicole et les autres ont beaucoup pleuré par toi, elles ont aussi beaucoup vécu grâce à toi, et quand elles se souviennent de ces années-là, le soir au coin du feu, entre leur mari et leurs enfants, ce n'est sûrement pas pour te maudire. Si tu survis quelque part, merci, merci d'avoir existé, d'avoir été celui par qui la vie éclate, par qui la vie déborde, par qui la vie, parfois, mérite d'être vécue. Et honte au destin Carabosse qui transforme les aigles en canards, les princes en bourgeois et les sources vives en eau de vaisselle. 

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