Attention aux autres : Anecdotes

Je sors du boulot. Il est tard. Je suis fatiguée. Je tombe sur un barrage de routiers, en grève pour je ne sais quelle cause, peut-être bonne (en l'occurrence, non. Ils manifestent pour que le système du permis à points ne leur soit pas appliqué, ce qui est scandaleux. Demain, Jean Daniel fera son éditorial sur Le permis de tuer et j'applaudirai des deux mains). Bref, ils  bloquent la route, forts de leurs gros culs. Je baisse ma vitre et leur fais remarquer que leur barrage ne gêne que des travailleurs comme eux, harassés et désireux de rentrer chez eux. « Va donc, eh, Mémère ! » m'est-il élégamment répondu. Bravo, Monsieur le routier, ça c'est du dialogue !

  Je vais au boulot. Un chauffeur de camion décharge au milieu de la rue et bloque la circulation. Je lui suggère d'avancer de vingt mètres pour laisser passer les automobilistes. « Je travaille, moi, pouffiasse », me rétorque le zombie. Moi aussi, d'ailleurs, je travaille, du moins j'essaie, et il me sera difficile de justifier mon retard auprès de mon patron, fût-ce en racontant cette édifiante anecdote. Mais la brute anthropoïde à qui j'ai affaire ne semble pas imaginer qu'une femme se déplace dans un autre but que celui de faire les magasins et de dépenser en frivolités l'argent durement gagné par son mari.

Deux mecs draguent à la piscine. Ils roulent des mécaniques d'un air avantageux (ridicule pas mort, malgré Aldo Maccione) et passent en revue, à voix suffisamment haute pour être entendus des intéressées, les jeunes filles étalées au soleil :

« Ah non, pas celle-là, elle a des gros genoux.

– Ah non, pas celle-là, elle est trop plate.

– Ah non, pas celle-là, elle a de la cellulite. »

L'envie me vient de dire, sur le même ton entre aparté et grand public :

« Ah non, pas ceux-là, ils ont un trop petit zizi (dont ne laisse rien ignorer – et rien espérer – le maillot de bain mouillé-collant) ».

Je me tais cette fois – la libération de la femme a ses limites – mais je ne me tairai pas toujours.

  Je dîne au restaurant avec une amie, une charmante jeune femme rousse. A la table voisine, un homme recule ostensiblement sa chaise et dit à sa compagne :

« Les rousses, ça sent la ménagerie. Au lit, ça peut être excitant, mais à table, c'est incommodant ! »

La dame est un peu gênée, tout de même. Quant à mon amie, elle a les larmes aux yeux et ne termine pas son repas. Nous quittons le restaurant comme des voleuses : c'est nous qui avons honte. Quelque temps plus tard, la jolie rouquine se fera teindre en blond platine et sera beaucoup moins jolie, mais à l'abri des mufleries.

Cécile termine ses courses au supermarché et calcule qu'à peu de chose près, elle n'a pas assez d'argent pour tout payer. Abandonner une de ses acquisitions ? Elle a passé tant de temps dans les rayons et elle a besoin de tout, elle n'est pas du genre à acheter du superflu. Elle se décide à cacher un paquet de beurre, qui représente juste les quelques euros qu'elle n'a pas. A la caisse, le surveillant s'interpose. « Suivez-moi dans mon bureau ». Il est dix-neuf heures. A vingt heures, le magasin ferme ses portes, mais elle est encore là. Ça a plutôt bien commencé, dans le genre mise en confiance. « Vous avez des ennuis d'argent ? Vous pouvez me le dire, on n'est pas des chiens ». Ça a moins bien continué : le monsieur a prétendu l'avoir déjà précédemment surprise en flagrant délit de vol et n'être pas intervenu par bonté d'âme (sic). Ça s'est très mal terminé quand il a confisqué sa carte d'identité et a menacé d'avertir son employeur. « Vous voulez en venir où, en somme ? » demande Cécile. Il devient clair qu'il y a une monnaie d'échange. Laquelle ? De l'argent ? « Mais non, dit-il, très gentleman, vous êtes fauchée, je ne vais pas vous extorquer des fonds. » Quelle élégance ! Mais quoi alors ? Elle est bien lente à comprendre ! Lui se garde bien de formuler ses exigences. A elle de les deviner !

« Il n'y a pas tente-six moyens pour une femme de payer quelque chose » ose-t-elle enfin articuler.

« Je vois qu'on commence à se comprendre », répond-il tranquillement.

Elle reste sans voix.

« Vous savez, ça arrive tous les jours, et les autres femmes ne font pas tant de manières », précise l'odieux personnage.

Cécile trouve enfin l'énergie de s'enfuir, bousculant le surveillant qui s'est judicieusement placé entre elle et la porte et arrachant au passage sa carte d'identité, restée sur le bureau.

Elle mettra longtemps à oublier, si on oublie jamais, mais elle sait qu'elle s'en tire bien. Combien d'autres sont tombées dans le piège ? Moins certainement que ne l'a affirmé le surveillant. Mais quelques-unes, sûrement. Un peu plus tard, faible consolation, le maître-chanteur sera viré pour "histoires de femmes". Une de ses victimes a donc eu le courage d'aller jusqu'au bout et de le dénoncer. Mais avant elle, combien se sont tues, ont "payé" et traînent encore aujourd'hui le souvenir de leur lamentable aventure ?

 

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