Attention aux autres : Boomerang

Avertissement : ce texte a été écrit en 1985. Il n'est pas inutile de le savoir pour que la référence à mai 68 ne paraisse pas complètement déphasée.


Elle a seize ans. Elle a seize ans et réussit à en paraître vingt-cinq sous son maquillage de star, superbe d'ailleurs, mais tant d'artifice parvient à ternir l'éclat de son jeune âge. Elle fume cigarette sur cigarette et considère d'un oeil désabusé et vaguement dégoûté la bruyante réunion de famille à laquelle elle se trouve contrainte d'assister, en s'arrangeant tout de même pour que sa présence soit plus insultante qu'une absence. Elle marie sa soeur aujourd'hui et elle est bien la seule à ne pas y voir l'occasion de s'étouffer de boustifaille copieusement arrosée et de brailler des chansons à boire. Son voisin veut lui crocheter le coude pour l'associer au balancement collectif sans lequel il ne saurait y avoir de fête réussie : elle sursaute et recule comme si on l'avait brûlée. Elle accentue sa moue hautaine et reste seule immobile, hiératique, tandis qu'à sa droite et à sa gauche, deux vagues de dîneurs hilares viennent se briser sur un récif de réprobation.

 

Je la regarde et je m'amuse. Elle m'attendrit, cette adolescente venimeuse, ce jeune serpent prêt à essayer ses crocs sur tout ce qui bouge. Il n'y a pas si longtemps, j'étais là, à sa place, au même âge, dans les mêmes circonstances, avec le même maquillage-provocation, allumant une cigarette au mégot de la précédente pour contrarier ma mère qui trouvait inconvenant qu'une jeune fille fume en public, et d'ailleurs qu'elle fume tout court. J'avais seize ans, j'étais bardée de certitudes hargneuses et je crachais sur le monde des bourgeois, auquel j'étais bien certaine de ne jamais appartenir.

 

Et tout à coup, je tressaille... Mais c'est moi, c'est moi aussi que regarde cette petite fille dédaigneuse, c'est moi aussi qu'elle englobe dans son évident mépris des adultes enlisés dans le confort et la bonne chère !

Mais tu n'as pas le droit, sale gamine ! Pas moi ! J'étais sur les barricades en mai 68, le sais-tu, petite vipère ? Evidemment non, tu n'en sais rien, tu n'étais même pas née en 68 et l'Histoire, qu'en-deçà de 70 tu appellerais volontiers préhistoire, tu t'en fous. Mais moi, j'y étais, figure-toi, bien décidée à changer le monde et j'ai fait quelque chose pour qu'il change, moi, pas comme toi qui te contentes de mépriser. C'est un peu facile, non ? Quoi, le monde est toujours pareil ? D'accord, mais ce n'est pas une raison. Je suis toujours habitée des mêmes colères, des mêmes révoltes, tu n'as pas le droit de m'assimiler aux petits pères tranquilles de la pantoufle, tu n'as pas le droit. Changer le monde, on en revient, ça ne veut pas forcément dire qu'on le trouve bien tel qu'il est.

 

Allons bon ! Une farandole maintenant, il ne manquait plus que ça. Tout le monde se lève en repoussant sa chaise et, prise au dépourvu, je me laisse happer sans réagir, ce qui coupe court à mon indignation. Me voilà coincée entre un jeune boutonneux à lunettes et un monsieur bedonnant qui m'oblige à suivre le mouvement en m'appliquant ses mains moites sur les épaules. D'habitude, je prends mon parti assez facilement de ce genre de désagrément et sacrifie avec le sourire sur l'autel de la famille et des festivités traditionnelles mais cette fois, je frissonne de dégoût. Pas moyen de me dérober, pourtant, à moins d'être carrément grossière, ce dont je me sais incapable. Quelques tours de salle assortis de contorsions diverses et, sur l'air de Tata Yoyo, c'est le jeu du tapis qui s'annonce. Je souhaite de toutes mes forces qu'on m'oublie, je préfère encore continuer à tourner en rond bêtement, mais le monsieur bedonnant s'est emparé d'autorité du trophée et l'étale galamment devant moi. Je n'ai plus qu'à m'exécuter, à m'agenouiller et à embrasser le bonhomme sur ses deux joues tremblotantes et suantes. C'est alors que je croise le regard de la jeune fille qui n'a pas bougé, rivée à son siège, statufiée. Morte de honte, je me relève en marchant dans ma robe qui se déchire avec un craquement soyeux, jette le tapis et m'enfuis dans le jardin sous les huées des convives brutalement frustrés de leur jeu préféré.

 

Alors quoi ? Elle aurait raison, la petite ? Eh oui, elle a raison et je le sais. Je suis bien de l'autre côté de la barrière, du côté où l'on accepte les compromis, où l'on ouvre un livret de Caisse d'Epargne, où l'on ne rêve plus qu'aux prochaines vacances, où l'on pense à sa retraite en se munissant d'assurances de tout ordre.

Où est l'adolescente frondeuse qui brûlait sa vie par tous les bouts, qui accumulait les nuits blanches parce que c'est toujours ça de pris sur la mort, qui tenait table ouverte à tous les copains en rupture de famille et qui ne savait jamais où passait le peu d'argent qu'elle gagnait ? Elle est bien loin, si loin que je suis la seule à la voir encore. Oui, j'ai une maison payable en vingt ans, un métier régulier qui me jette au bas du lit tous les matins à sept heures et qui a tué les folles nuits d'autrefois, des enfants à qui j'interdis des choses, pas les mêmes que celles qu'on m'interdisait à moi, il est vrai, mais c'est une mince différence. « Il est interdit d'interdire », ça fait bien sur les murs, mais dans la vie quotidienne, c'est drôlement difficile à appliquer. Je fume toujours autant, mais c'est devenu une vieille habitude qui n'a plus rien à voir avec la jubilatoire provocation des débuts et qui, d'ailleurs, ne choque plus personne, sauf mon médecin qui me somme d'arrêter si je veux échapper à l'infarctus et au cancer menaçants.

Bref, je suis rentrée dans le rang, je calcule, j'économise, pire, je m'économise et si dans ma tête éclatent encore parfois les feux d'artifice de l'adolescence, j'ai appris à n'en laisser percevoir que de vagues lueurs qui ne peuvent plus inquiéter personne et qui te sont invisibles, petite fille. Je croyais que ma vie bourgeoise n'était qu'un masque et, comme Lorenzaccio, je m'aperçois avec stupeur que le masque me colle à la peau, que le masque, c'est moi, ou presque.

 

Je me raccroche à ce presque. C'est à cause de ce presque que je ne te dirai pas, naïve enfant, que la révolte, c'est une acné juvénile qui te passera comme le reste, que dans vingt ans tu seras à ma place, avec quelques kilos et quelques rides en plus et quelques illusions en moins, et que tu considéreras avec un attendrissement à peine agacé la marmaille piaillante que tu auras procréée et qui te poussera sans égards vers la sortie. C'est sans doute vrai mais je ne le dirai pas. « On m'a vu ce que vous êtes, vous serez ce que je suis », ça fait un peu vieux jeu, je sais. Et puis, je connais la réponse : « Je t'emmerde en attendant », je ne vais pas risquer de l'entendre de ta bouche. D'ailleurs, il y a suffisamment d'oiseaux de mauvais augure sur terre pour que je ne mêle pas ma voix à leur caquet.

Et s'ils se trompaient, les prophètes de malheur ? Si toi, tu ne glissais pas insensiblement sur la pente de la facilité, si tu gardais cet oeil noir cerné de khôl et qui ne doit pas son éclat au seul maquillage ? Vas-y, essaye. Je serai une grand-mère dans vingt ans et, au train où c'est parti, j'aurai définitivement mérité ton mépris sans nuances. Et toi, que seras-tu ? J'aimerais bien vivre assez pour le savoir. Et je ne me réjouirai pas, oh ! pas du tout, si, à quelque futur mariage, une gamine de seize ans (ta fille, peut-être) te regarde à travers la fumée de ses gauloises et t'inclut sans hésiter dans le dédain tout neuf qu'elle vouera au monde des adultes avec l'absolue certitude de ne jamais, mais alors là jamais, en faire partie.


 

 

 


Commentaires (1)

1. Annie-France 14/02/2012

Je ne savais pas que tu fumais ! En revanche, je suis ravie de n'être pas seule à regretter Mai 68 !

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