Attention aux autres : Contre Dieu

 

 On n'a pas le droit de faire ça à un être humain 

Romain Gary, Les Racines du ciel

 

Annie avait attendu dix ans le bonheur d'être mère. Enfin, ce fut le miracle, le bébé tant espéré arriva. C'était le premier – et le dernier, le médecin la prévint, elle ne pourrait plus enfanter. Mais elle était si heureuse qu'elle ne prêta pas attention à cette menace. Quand elle dut reprendre le travail, elle confia, à contre-cœur, le bébé à une nourrice. Quelques jours plus tard, quand elle vint chercher son fils, elle trouva la maison sens dessus-dessous : l'enfant était mort d'un « accident respiratoire », assez fréquent, paraît-il, chez les petits de cet âge. La nourrice, désespérée, alla jusqu'à offrir son propre bébé en échange, proposition à la fois admirable et dérisoire. De toute façon, que faire, que dire devant tant de malheur ? Qui accuser ? Qui s'est arrogé le droit de faire ça à Annie ?

 

Sophie venait de fêter son huitième anniversaire quand son père plia bagages et disparut sans laisser d'adresse. S'ensuivirent trois années chaotiques au terme desquelles Sophie réclama un chien, sur lequel elle reporta toute son affection inutilisée. Un jour d'été, la mère et la fille prirent la voiture pour aller promener l'animal à la campagne. La mère ouvre la portière un peu trop vite, le chien file et se fait écraser par la première voiture venue. Eperdue, la pauvre femme se précipite et se fait happer à son tour par la voiture suivante : tuée sur le coup. Sophie reste là, au bord de la route, seule au monde avec deux cadavres pas regardables. Et toute la vie devant soi pour se demander où se cache le Dieu bon et juste dont on lui a parlé au catéchisme.

 

Jean et Fabienne avaient tout essayé en vain pour fabriquer un bébé eux-mêmes. Ils suivirent donc le parcours du combattant de l’adoption et faillirent maintes fois renoncer devant tous les obstacles semés sur leur route par une administration tâtillonne. Ils finirent enfin par hériter d’une petite Haïtienne à qui ils vouèrent un amour à la mesure de leur attente et qui fut baptisée Laetitia : « joie ». Hélas ! Jamais prénom ne fut si mal porté. Agée d'environ un an lors de son arrivée en France, l'enfant ne pesait guère plus deux kilos et fut toujours de santé précaire. Vision, dentition, croissance, tout se ressentait cruellement de la malnutrition de la première année, et Laetitia passa plus de temps dans les hôpitaux que dans sa famille adoptive. Vers l'âge de six ans, pourtant, les problèmes semblèrent se résorber. C'est alors qu'on découvrit une malformation cardiaque qui entraîna une opération à coeur ouvert et de nouvelles semaines d'hospitalisation. Laetitia erra quelque temps aux frontières de la mort, pour elle déjà si familières. Puis elle se remit et ses parents purent espérer qu'elle allait mener une vie normale. Pendant deux ans, ce fut le cas. L'enfant si difficilement arrachée à la mort devenait une petite fille comme les autres et justifiait enfin son optimiste prénom. La famille partit en vacances (les premières vacances depuis l'adoption) dans une ferme reculée de l'Ardèche, les enfants des fermiers prirent Laetitia sous leur aile et l'entraînèrent dans de longues courses dans la campagne.

Un jour, sur un petit chemin à peine carrossable, la joyeuse bande gambadait, et Laetitia caracolait en tête, enfin rendue à l'insouciance de son âge. Dans une ferme voisine, un jeune homme de quinze ans s'ennuyait. Et s'il empruntait en douce la voiture du frère aîné ? Sitôt dit, sitôt fait. Dans la campagne il n'y pas de gendarmes, pas d'automobilistes, pas de risques. Il n'y a que des enfants qui courent. Quand il les vit au détour du chemin, c'était trop tard. Le frein, où est le frein, comment fait-on pour s'arrêter quand on a quinze ans et qu'on conduit une voiture pour la première fois ? Laetitia, que la générosité et la science des hommes avaient sauvée de la folie des hommes, qui avait survécu aux bombardements, à la famine, aux opérations de la dernière chance, Laetitia servit de butoir à la voiture folle et mourut à huit ans sur une route d'Ardèche, les yeux grand ouverts sur le ciel d'un bleu immuable. A-t-elle trouvé là-haut l'explication de ce long martyre que fut sa courte existence ? Elle y connaîtra sans doute une vie éternelle paradisiaque, mais ça ne console personne.

 

Car enfin, c'est ici-bas que nous sommes, quoi, merde, ici, maintenant, dans cette vallée de larmes la bien-nommée. L'homme est un loup pour l'homme, c'est bien connu, mais comment qualifier l'animal qui siège là-haut, qui envoie à l'aveuglette ses coups de griffes, ses coups de dents, qu'on appelle plus communément « coups du sort » et qui donnent parfois envie de crier : « Eh, là-haut ! Si tu m'entends, arrête. Arrête de frapper toujours les mêmes, arrête de frapper ceux qui sont déjà à terre. Même dans les combats de boxe, qui ne sont pourtant pas des jeux d'enfant de choeur, c'est interdit. Arrête ! Arrête ! »

 

Dieu qui as fait un pareil destin à Laetitia, à Annie, à Sophie, sans parler des enfants de Bosnie et autres martyrs de l'humanité, auras-tu assez de toute ton éternité pour te faire pardonner ces scandales ? Pour qui paient-ils, ces innocents ? Pour la lointaine faute d'Adam et Eve ? Tu as la rancune tenace et particulièrement meurtrière, Dieu bon. La vendetta, en regard, a l'air d'un jeu de gamins.

Non, « on » n'a pas le droit de faire ça à des êtres humains. Dieu, si tu existes, tu devrais avoir honte. Tu es venu racheter les péchés des hommes, paraît-il. Et tes crimes, qui les rachètera ?

 

N. B. Je sais, les desseins de Dieu sont transcendants et impénétrables et d'ailleurs, Il a bien autre chose à faire que de s'occuper de chaque cas particulier. Mais seuls les cas particuliers m'intéressent, ce en quoi je diffère de Dieu. Lequel n'existe pas, évidemment.

« Si un dieu a vraiment CRÉÉ ça, je hais ce Dieu, je lui réserve la totalité de ma capacité de haine... Mais un Dieu ne PEUT PAS avoir VOULU une telle insanité.

Il n'y a pas de dieu. Heureusement.» 

François Cavanna, L'oeil du lapin

 

Je ne sais pas si Dieu existe. Mais s'il existe, j’espère qu’il a une bonne excuse.

Woody Allen

 


 

 

 

 

 

Commentaires (2)

1. Annie-France 14/02/2012

Dieu a été inventé par les hommes pour excuser leurs conneries !

2. Daniel 12/02/2012

Puisque vous aimez les citations, je vous livre celle-ci, également de Woody Allen :
« L'homme n'amène pas son propre malheur, et si nous souffrons, c'est par la volonté de Dieu, bien que je n'arrive pas à comprendre pourquoi il se croit obligé de tellement en remettre. »

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