Attention aux autres : Emploi du temps

 

6 heures 30. La sonnerie du réveil vrille la nuit. Il en est, paraît-il, qui sautent du lit aussitôt, s'ébrouent comme de jeunes chiens et s'offrent même une petite séance de gymnastique en musique. Elle admet que ces stakhanovistes d’A fond la forme puissent exister, comme on admet qu'il existe des pays où le printemps est éternel, tout en sachant bien qu'on ne les verra jamais. On dit que le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt. Elle s’en fiche. Elle n’a aucune envie que le monde lui appartienne. Elle ne rêve que de grasses matinées aux langueurs océanes. Chaque lever aux aurores est un arrachement au placenta originel, une forme extrême de violence qui n’est pas répertoriée à SOS femmes battues.

Suit un marathon qui laisserait pantoise Paula Radcliffe, recordwoman du genre.

1) le p’tit déj, ainsi rebaptisé pour ne pas perdre une seconde de trop à prononcer le mot complet. Jus d'orange, pain grillé ? C'est bon pour les pub à la télé où, sur une autre planète sans doute, des familles resplendissantes lézardent sur des terrasses au soleil en dégustant des mets paradisiaques. Elle avale n'importe quoi, seule, pendant que son mari occupe la salle de bains. Elle se brûle avec son café – heureusement préprogrammé : sans les progrès de la technique, elle se passerait aussi de breuvage matinal.

2) la toilette. La salle de bains est libre ? Pas trop tôt. Son mari y passe un temps incroyable, on se demande pour quoi faire. Douche, coiffure, maquillage : elle n’a jamais le temps de « s’occuper d’elle » comme le recommandent les magazines, mais ne néglige pas pour autant l'armure de combat de toute citadine qui se respecte. Pas le temps non plus de s'occuper de son mari, ni de sa fille qui se débrouille toute seule avec son Nesquick instantané. Dans ces moments-là, c'est chacun pour soi. A-t-elle un mari, a-t-elle une fille, d'ailleurs ? Certains jours, il lui arrive d'en douter. Evidemment, elle devrait se lever une demi-heure plus tôt. Elle ne peut s'y résoudre et pourtant, arrachement pour arrachement, ça ne doit pas être beaucoup plus pénible à six heures qu'à six heures trente.

 7 heures 30. La nuit est polaire et le vent rabat de grandes rafales de pluie. Elle irait bien se refourrer dans ses draps pour attendre qu'il fasse, enfin, du soleil, mais le conditionnement est le plus fort. Elle s’effondre dans sa bagnole, en chantonnant en boucle une vieille chanson de Souchon qui lui a toujours paru écrite exprès pour accompagner ses trajets et ses états d’âme matinaux.

Aurore, aurore,

Tu mets si tôt tout le monde dehors

Quelle horreur pour de l'or

Aurore

Elle ricane. Horreur. Le mot est juste, et pas seulement pour le plaisir de l’allitération. Les enfants titubent vers l'école, encore hébétés de sommeil (c'est la faute à la télé, qu'ils regardent jusqu'à des heures indues), écrasés sous un poids qu'on peut attribuer à leur cartable trop rempli (c'est la faute aux profs, ils sont impitoyables. Mais le monde est impitoyable, autant y préparer tout de suite les jeunes générations). Quant à elle, elle se traîne à dix à l'heure comme tous les matins, au rythme des feux qui lâchent par hoquets leur giclée de véhicules. Au suivant, et au suivant... C’est Brel, maintenant, qui lui revient en mémoire. Elle ricane derechef. Va-t-elle convier tout le Gotha de la chanson française à proclamer avec elle son ras-le-bol ? Allons, du calme, trois quarts d’heure de patience, ce n'est pas la mer à boire, elle a de la chance d'être provinciale. A Paris, il faudrait doubler la mise.

Ne pas s'énerver, ne pas klaxonner, surtout. Première cigarette de la journée, elle prépare son futur cancer du poumon, d'accord. Ça fait toujours trois minutes pendant lesquelles elle ne pense pas à injurier les autres automobilistes, ni même à maudire le mode de vie imbécile qui la coince là dans cette auto-tortue, derrière des essuie-glaces qui battent en vain le déluge nocturne. Isolée du monde extérieur par la buée sur les vitres et c'est tant mieux, ça lui évite de voir les visages accablés ou les regards hostiles de ses congénères.

 8 heures. Le bureau. L'ambiance est survoltée. Chacun a déjà usé dans les embouteillages ou la bousculade du métro une bonne partie de sa résistance nerveuse. On s’engueule à propos de tout et de rien, un document égaré, une parole malheureuse. Ne pas oublier pourtant de prendre une voix enjôleuse, dans le style hôtesse de l'air (merci le stage de communication), pour répondre au téléphone qui sonne sans arrêt. Encore heureux que les enfants à l'école ne sachent pas que c'est vers ça qu'ils vont, vers ça qu’on les dirige.

 Midi. La pause-repas. Vingt minutes de queue au "restaurant", endroit idyllique décoré de posters et de plantes vertes. Seuls quelques esprits chagrins s'obstinent encore à l’appeler "cantine". Restent quarante minutes pour avaler quelque nourriture fadasse et cartonneuse. Mais enfin il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger. Elle ne se rappelle plus d’où sort cet aphorisme mais une chose est sûre : elle n'est pas ici pour savourer les délices de la gastronomie.

 13 heures. Début d’après-midi, photocopie certifiée conforme de la matinée. Téléphone, énervement, altercations, téléphone... Routine dont personne ne songe plus depuis longtemps à s'indigner. Pourquoi s'indigner aujourd'hui plus qu'hier ? C'est fatigant de s'indigner, ça demande de l'énergie et l'énergie, c'est précieux, il ne s'agit pas de la gaspiller.

 17 heures. Tout à coup, elle n'y tient plus. Un correspondant plus teigneux que les autres fait déborder le vase, elle lui dit « merde », reclaque le téléphone, bondit de sa chaise, jette par terre ses dossiers ainsi que tous ceux qui encombrent les bureaux voisins, secoue sa collègue la plus proche qui la regarde avec ahurissement, et crie à la cantonade :

« Mais vous pouvez vivre comme ça ? Vous pouvez vivre comme ça ? Moi, je me barre, vous entendez, je me barre. »

Et comme personne ne répond, elle se précipite sur la porte du bureau directorial, entre sans frapper et clame :

« Je vous colle ma démission, Monsieur le directeur. Ça vous étonne ? Mais c'est qu'on meurt dans votre boîte, on y meurt, vous comprenez ? Allez, salut, je laisse la place à un pauvre chômeur qui sera trop content de perdre sa vie à la gagner. Pour moi, c'est fini, tout ça. »

Elle sort la tête haute, sous les regards mi-inquiets mi-admiratifs de ses collègues.

 

« Eh Sophie, tu rêves ? Ça fait cinq minutes que ton téléphone y sonne. Tu réponds, oui ou non ? Je n'sais pas c'que t'as aujourd'hui, mais t'as pas la tête à c'que tu fais. T'es amoureuse ? Et l'courrier qui attend ? Tu t'rappelles que c'est ton tour d’le timbrer et d’le porter à la poste ? »

Timbrer, timbrer, le mot résonne dans sa tête, vide de sens. Timbrer, timbrée, c'est moi qui le suis, timbrée. Qu'est-ce que je fous là, à bayer aux corneilles, avec tout le boulot qui m'attend ? Qu'est-ce que je fous là, assise sur ma chaise, au lieu d'aller claquer la gueule du directeur ? Qu'est-ce que je fous là, qu'est-ce que je fous là... Et ce téléphone, c'est pas vrai... Allô, oui, les Etablissements Trucmuche, bonjour monsieur, que puis-je pour votre service ?

 18 heures. Elle range sagement ses affaires et rassemble le courrier qu'elle vient de passer dans la machine à affranchir. Elle se dirige vers la sortie avec ses collègues, sa démarche est un peu somnambulique mais elle se laisse porter par le courant. Il ne faut pas qu'elle oublie de faire un détour par la poste. Tiens, les embouteillages. Ils n'ont pas changé depuis ce matin, elle revoit sans doute les mêmes têtes hargneuses dans les mêmes autos-tortues, mais elle ne s'en aperçoit pas et d'ailleurs, qu'importe ?

 19 heures. Elle rentre enfin, non sans avoir fait la queue dans quelques boutiques pour acheter le repas du soir. Epuisée, elle titube dans l’escalier mais se console en pensant qu'elle est une femme libérée. Il paraît qu'autrefois les femmes étaient esclaves des hommes. Elle est bien contente d'appartenir à la génération qui a su s'affranchir du joug masculin. Elle au moins, elle gagne de l'argent (« C'est le secret de l'indépendance, ma fille, lui a seriné sa mère, et si ton mari te laisse tomber, tu pourras toujours te débrouiller »), elle contribue au bien-être de son foyer (sa cuisine aménagée avec robots intégrés, c’est elle qui se l’est payée, toute seule, et elle n’en est pas peu fière), elle voit d'autres horizons que ses torchons et ses bassines (pas comme sa cousine Françoise qui bêtifie toute la journée avec ses mômes et n’est plus capable de parler d’autre chose), et il lui reste le week-end pour le ménage, la lessive et le repassage. On la dit excellente maîtresse de maison et nombreux sont ceux qui en félicitent son mari et soulignent sa chance d’avoir une épouse aussi accomplie. Il lui arrive d’en rougir. Au fait, il est plus que temps qu'elle se mette à préparer le dîner. Elle espère que sa fille a fait ses devoirs et appris ses leçons, de toute façon, il est trop tard pour s'en préoccuper. Quel âge a la petite, déjà ? Ah oui, onze ans. Hier encore elle avait six mois, comme le temps passe.

 20 heures 30. C'est le moment du baiser vespéral mère-fille, rituel immuable, dernier vestige d'une vie familiale qu'elle avait imaginée chaleureuse. D'ordinaire, la gamine se contente d'un « Bonne nuit, maman », mais ce soir, elle ajoute :

« C'est pas marrant de se coucher en pensant que demain, il faudra se lever. »

Les enfants sont de grands philosophes.

 Avant d'aller s'effondrer devant la télé qu'elle regardera sans la voir (à moins qu'elle ne s'endorme avant la fin), elle pense fugitivement à son après-midi et se dit qu'il doit exister une autre manière de vivre, une autre vie qui soit vraiment une vie, mais où ? mais comment ? Ça lui rappelle le titre d'un livre entraperçu dans une vitrine : La vie, mode d'emploi. Elle ne lit plus depuis longtemps, à part quelques magazines, mais un instant, elle a été tentée d'acheter le bouquin. Qui sait ? Il y a peut-être des trucs, des recettes qu'elle ignore et que des gens plus savants connaissent. Puis elle a passé son chemin. Pour lire, il faut du temps, et le temps...

Commentaires (2)

1. Vinchon Nadine 16/11/2011

Un constat sévère mais trop juste de nos "petites" vies.
Nadine

2. Clara 09/11/2011

que de vérités !

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