Attention aux autres : Il était un prince

Je ne peux entendre cette chanson (Il était un prince en Avignon, chanson passée de mode mais que la radio nous distille parfois à l’improviste) sans avoir les larmes aux yeux. J’ai connu moi aussi un prince autrefois. Je n'ai qu'à fermer les yeux pour le revoir tel qu'il m’est apparu sur les bancs du Conservatoire, un jour de rentrée où nous, les « anciens », lorgnions avec curiosité les nouveaux. Celle-ci ? une Toinette, sans aucun doute. Et cet autre, un Perdican. Et celui-là, là-bas ? Ah ! celui-là : noirs les cheveux, noir le regard, noir le tee-shirt, rouge le foulard, quel beau pirate ! « T’as vu la bête ? », dit Coralie, fascinée. Eh oui, j’avais vu, et j’étais déjà, moi comme les autres, sous le charme d'une séduction physique animale, immédiate, indiscutable. Mais le nouveau venu était plus que cela. Envoûtant, magnétique, avec ce quelque chose d'indéfinissable qui vient de l'âme et qui fait de certains hommes des phares, des idoles. En quelques mois, il devint le prince de notre petite bande d’apprentis-comédiens. Le premier fan's club de Guillaume Fouquet était né. Nous ne doutions pas qu'il soit suivi de beaucoup d'autres.

Ciment de la bande, mais aussi ferment de discorde, à cause, à cause des femmes, bien sûr. Il attirait toutes les filles aussi sûrement que la lumière les insectes, et de l'attirance au désir d'exclusivité, il n'y a qu'un pas, qu'elles franchissaient très vite. Mais lui les aimait toutes, ou plutôt, il aimait quelque chose en chacune d'elles et le leur disait, éveillant ainsi chez elles des espoirs bien vains. En somme, il les aurait voulues toutes ensemble, rêvant sans se l'avouer d'une sorte de harem oriental dont la diversité l'eût comblé. Faute de mieux, il privilégiait tour à tour ses amies, avec une ferveur toujours égale dont chacune s’imaginait avoir l'apanage. Sa vie n’était ainsi qu'une succession d’instants radieux, sans passé ni futur. S'il faisait des projets, c'était dans l’euphorie de la minute présente, et il les avait oubliés le lendemain. Mais elles, elles n'oubliaient pas. Elles capitalisaient, elles échafaudaient, pendant qu’il offrait déjà à une autre un autre moment magique, qu'elle aussi croyait unique. Ce n'était pas un don Juan, pourtant, il poussait rarement son avantage et ne « profitait » pas de ses conquêtes. C'était un homme qui aimait les femmes et qui aimait surtout respirer dans une ambiance féminine, regarder ses compagnes, leur parler, découvrir ce que chacune avait d'inégalable, se promener avec Julie, écouter de la musique avec Nicole, danser jusqu'à l'aube avec Annie, contempler le soleil qui se lève sur la mer avec Sophie, discuter littérature avec Barbara... Que de larmes versèrent les élues provisoires ! Il n'en sut jamais rien, car il glissait à la surface des choses, cruel malgré lui, cruel parce qu'il donnait à toutes ce que chacune aurait souhaité pour elle seule. Il était par nature et sans en avoir conscience l’objet idéal de la passion, celui qui fuit toujours alors même qu’on croit le saisir, celui qui souffle sur le feu, croyant l’éteindre alors même qu’il l’attise. Pareil aux incendiaires involontaires, il semait des étincelles et s'en allait avant d'avoir vu le sous-bois s'embraser.

Parmi toutes ces femmes-flammes, il finit pourtant par en préférer une, dont la beauté radieuse et la fantaisie imprévisible le séduisirent. Mais quelle femme, si parfaite fût-elle, pouvait remplacer toutes les femmes ? Il la fit beaucoup souffrir, car il avait peur des liens et ne voulait pas renoncer à tous les possibles. Il voulait tout, tout de suite, en même temps : pas seulement toutes les femmes, mais toute la vie, tout le monde, tous les possibles. Il avait fait de La Quête son hymne de combat, rêvait toujours son impossible rêve et poursuivait sa marche vers l'étoile, rejetant les liens qui l'auraient entravé ou seulement alourdi. Plus tard, elle le fit souffrir aussi, quand elle chercha ailleurs un homme qui l’aimât mieux et voulût bien lui faire l’enfant dont elle rêvait. Il la perdit, ils se perdirent, alors qu’ils étaient si bien faits l’un pour l’autre. Quel gâchis !

Il voulut reprendre sa vie de papillon, mais la mécanique était cassée. Il ne trouvait plus autant d’attrait aux Julie ou aux Sophie du moment. L'homme qui aimait les femmes meurt en poursuivant une ultime Désirée, mais c'est du cinéma. Dans la réalité, on ne meurt pas, on survit, on se survit, ce n'est pas forcément mieux. Qu'es-tu devenu, prince de ma jeunesse ? Tes ailes de géant, si elles ne t’ont pas permis de prendre ton essor dans l’azur, t’ont-elles empêché de marcher sur le plancher des vaches ? Au fond, je préfère ne pas le savoir. Si tu es aujourd’hui un petit bourgeois grisâtre ou un vieux don Juan triste, je préfère l'ignorer. Je préfère revoir dans ma mémoire le jeune homme que tu étais à vingt ans, étincelant, éblouissant, le pirate irréductible qui menait son navire la proue toujours tournée vers le large et, plus fort qu'Ulysse, entraînait dans son sillage les sirènes captivées.

La vie n'aime pas ceux qui l'aiment trop. Si elle t'a laminé comme tu as laminé les femmes, certains diront que c'est justice. Je dis que c'est un scandale. Si Barbara, Sophie, Nicole et les autres ont beaucoup pleuré par toi, elles ont aussi beaucoup vécu grâce à toi, et quand elles se souviennent de ces années-là, le soir au coin du feu, entre leur mari et leurs enfants, ce n'est sûrement pas pour te maudire. Si tu survis quelque part, merci, merci d'avoir existé, d'avoir été celui par qui la vie éclate, par qui la vie déborde, par qui la vie, parfois, mérite d'être vécue. Et honte au destin Carabosse qui transforme les aigles en canards, les princes en bourgeois et les sources vives en eau de vaisselle. 

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