Attention aux autres : La peur des mots

« Solange est décédée, Solange est décédée »... C'est Françoise au téléphone, bouleversée par la mort subite de sa sœur jumelle. Pourtant, même et surtout dans cette circonstance tragique, le mot mort n'a pas franchi et ne franchira jamais ses lèvres. Elle n'est pas allée jusqu'à « Solange nous a quittés » ou « Elle dort de son dernier sommeil », mais ça viendra. Fût-ce à propos de son chien, elle a dit un jour : « C'est fini... ». Dommage que trépassé soit devenu désuet, ça lui plairait sûrement.

Qu'on ne vienne pas dire que les euphémismes ont été créés pour ne pas blesser les autres, que c'est un cas élémentaire de respect d'autrui. Les mêmes qui parlent pudiquement de non-voyants et de mal-entendants n'hésitent pas à traiter les Arabes de bicots, de ratons, ni les Juifs de youpins et j'en passe. Il faut croire que tout le monde n'a pas droit aux mêmes égards. Et serait-ce vraiment respecter cette dame qui élève courageusement deux enfants sourds-muets que de lui demander si ses petits mal-entendants font des progrès ? J'ai idée qu'elle trouverait cela plutôt risible. Quant à cette amie atteinte d'un cancer et l'assumant avec dignité, je n'irai pas m'enquérir auprès d'elle de sa longue et douloureuse maladie. J'imagine qu'elle m'enverrait son oreiller à la figure. Ce ne sont d'ailleurs pas les aveugles qui ont inventé l'expression non-voyants et ils ne l'utilisent pas. De même, si à titre professionnel, j'interroge un interlocuteur en usant de la formule consacrée : « Vous êtes demandeur d'emploi ? », neuf fois sur dix, il me répond : « Non, je suis chômeur ». J'ai honte de ma périphrase. Restent les morts... Ce ne sont pas eux qui nous soufflent les multiples circonlocutions qui fleurissent notre langage à ce sujet.

Balivernes que tout ceci. Le vrai sens de l'euphémisme, c'est bien plutôt la peur de ce que nous renvoie le miroir. Ce que Françoise refuse de regarder et de nommer, c'est sa propre mort. Ce que nous refusons tous de regarder et de nommer, c'est notre avenir possible de chômeurs, d'infirmes, c'est notre avenir trop certain de vieillards, de cadavres. Juif ou Arabe, ça ne risque pas de nous arriver, pas besoin donc de paravent verbal. Mais pour le reste... Entre le troisième âge, les économiquement faibles et autres sornettes, fuyons, fuyons, pauvres couards, la réalité de notre condition. Ça aide à vivre, dites-vous ? Non, ça aide à ne pas vivre. C'est une fuite sans grandeur, qui n'a même pas le mérite de celle du mythomane, dont Malraux disait : « Sa mythomanie est un moyen de nier la vie. De nier, n'est-ce pas, et non pas d'oublier ». Nier une réalité inacceptable, pourquoi pas ? Il y a encore là une certaine forme de révolte, donc de dignité humaine. Mais cacher, masquer, travestir par le langage, c'est honteux, c'est indigne.

Pire, dans certains cas, c'est de l'auto-trahison. Quand les périphrases enveloppent de leurs fumées les sentiments qu'elles sont censées traduire, elles les édulcorent jusqu'à les rendre méconnaissables. Comment croire à la profonde douleur de quelqu'un qui vous dit que que sa sœur est décédée ? Si je perdais quelqu'un de très cher ou si j'étais frappée de quelque malheur irréversible, il me semble au contraire que je ne trouverais pas de mots assez violents pour cracher mon chagrin et ma révolte à la face du monde. Plutôt que mourir, j'aurais envie de dire crever, sans doute par réaction, mais aussi pour que le mot ressemble le plus possible à l'horreur de la chose, pour qu'il colle à sa réalité, à sa vérité. Comment peut-on entortiller l'abominable dans les voiles de la bienséance ? La mort est-elle bienséante ? Qu'en pensent nos chers disparus ?

Qu'en pensez-vous, Jacques Brel, vous qui connaissez maintenant l'envers du décor, le vrai, pas celui du théâtre ? Dites-vous parfois à votre copain Georges : « Le jour de mon trépas... », ce à quoi il vous répond en riant dans sa moustache : « Quand je me suis éteint... » ? J'en doute ! Vous n'avez jamais hésité à appeler un chat un chat ni votre maladie un cancer. Certains ne vous l'ont jamais pardonné, pas plus qu'à Guy Bedos quelques formules lapidaires dont celle que je lui emprunterai à titre de conclusion : « Et les cons, ce sont des mal-comprenants ? »

Commentaires (1)

1. Clara 11/01/2012

J'adore !!!

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