Attention aux autres : Lettre à Eliane

Eliane, je téléphone en vain chez toi depuis des semaines. J’ai pu joindre une fois ton mari, qui s’est montré très évasif puis s’est empêtré dans des circonlocutions dont j’ai fini par déduire que tu avais un cancer, un affreux, de ceux devant lesquels la médecine baisse encore les bras et qui transforment en six mois une personne pétulante de vie en candidate au cimetière. J’ai voulu accourir, mais il paraît que tu refuses les visites. Je n’ai même pas pu savoir où tu étais hospitalisée. Depuis que tu es au courant de ton état, tu fais autour de toi le black-out. Le « chœur des pleureuses », as-tu dit, très peu pour toi. D’accord pour les pleureuses. Que tu les prives de leur activité favorite, le voyeurisme sous couvert de bonnes œuvres, c’est bien fait pour elles. Mais tu te prives aussi des véritables visites amicales, de celles qui malgré tout réconfortent, même si l’ami ne peut rien dire qui ne soit pas dérisoire, même s’il se trouve dans la situation impossible de celui qui est libre et en bonne santé et qui va visiter un condamné à mort. Tu te terres comme un animal blessé, tu joues « la mort du loup ».

Je respecte ta volonté, même si elle m’est parfois insupportable. Tu as choisi ton camp, tu appartiens déjà à l’autre monde et tu ne veux plus avoir aucun rapport avec celui-ci. Je le comprends. L’excès de malheur ou de souffrance, l’absence totale d’espoir vous marginalisent si parfaitement, vous mettent si loin des autres qu’il ne peut plus y avoir de langage commun, à part les lamentations, mais ce n’est pas ton genre. Dignité ou sauvagerie ? Les avis sont partagés et les critiques acerbes plus fréquentes que les louanges. Je choisis la dignité et d’ailleurs, peu importe, tu fais ce que tu peux et c’est déjà beaucoup.

J’en veux parfois à ceux qui t’ont dit la vérité sur ton état, peut-être sans ménagements. Mais c’est mieux ainsi. De toute façon, il est bien difficile de décider pour les autres dans un domaine aussi essentiel. [1]« Il y a des gens, dit-on, qui ne sont pas capables de supporter la vérité. » Qu’en sait-on ? Et de quel droit choisit-on pour eux ? On ne prend pas tant de précautions avec les personnes âgées qui meurent de vieillesse (et ce sont tout de même les plus nombreuses). Peut-on leur éviter d’avoir à affronter l’idée de leur fin prochaine ? On ne s’y efforce même pas. Dans les hospices, d’ailleurs rebaptisés « mouroirs », les vieillards agonisent quasiment sous les yeux de ceux qui attendent leur tour. Ce n’est pas que cette situation soit louable, mais de là à taire la vérité aux malades condamnés, il y a un abîme. Deux personnes de mon entourage sont mortes ainsi, jeunes, sans avoir jamais su que l’heure était si proche. Certes, on leur a épargné bien des tourments. Mais on les a aussi infantilisées. Elles auraient peut-être préféré regarder en face la vieille ennemie qui les attendait : tout le monde n’affectionne pas la politique de l’autruche. Si dans certains cas, l’ignorance favorise la combativité contre la maladie, dans d’autres cas, la connaissance ne peut-elle jouer le même rôle ? On parle bien d’énergie du désespoir. Ces deux condamnés auraient peut-être préféré aussi, s’ils avaient connu la brièveté de leur sursis, occuper leur temps à autre chose que les mille banalités de la routine quotidienne… On n’en saura jamais rien. Toi, tu vas vers la fin de la route les yeux ouverts. Qu’en penses-tu ? De cela, peut-être, j’aurais aimé parler avec toi.

Eliane, je ne te reverrai sans doute pas vivante, et pas morte non plus. Ce que j’ai dit pour Solange est encore plus vrai pour toi : ceux qui iront défiler devant ton cadavre feront fi de ta dernière volonté de solitude. Je ne te reverrai pas, mais je ne t’oublierai pas. Les autres, mes amis morts sur la route, je les ai presque oubliés, déjà. Mais toi, à cause de cette lutte solitaire si peu banale, si différente de l’effondrement larmoyant qui est souvent de mise en pareil cas, à cause de ton refus de communiquer ce qui, de toute façon, est incommunicable, toi, je ne t’oublierai pas.



[1]  « Pourquoi, de quel droit te cacher ce qui te concernait, pourquoi t’emmener en traître là où tu aurais pu aller bravement ? » écrit dans Le temps d’un soupir Anne Philipe, qui a pourtant choisi de laisser son époux dans l’ignorance de l’imminence de sa mort, alors qu’elle le savait capable de l’affronter.

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