Attention aux autres : Lettre à quelques cons même pas méchants

 

Avertissement : j'ai écrit ce texte quand j'avais quarante ans, c'est-à-dire il y a... une pelletée d'années. Je ne l'écrirais plus aujourd'hui car, ayant finalement passé le cap du désir de séduire, je suis devenue indifférente aux agressions masculines, et d'ailleurs celles-ci se font rares. En tant que femme, je suis devenue transparente aux yeux des hommes, ce qui me met à l'abri de bien des vilenies. Mais j'aimerais bien savoir ce qu'en pensent les quadragénaires d'aujourd'hui. Comment vivent-elles cette étape importante de leur féminité, alors qu'elles se sentent encore en pleine possession de leur séduction mais que les hommes en ont décidé autrement ? Réagissez, mes soeurs, c'est le moment ou jamais de me laisser un petit commentaire !

 

Au collègue qui me draguait depuis des mois et qui, apprenant que j'avais quarante ans (autant dire l'âge de la retraite), s'est écrié scandalisé : « Et moi qui te faisais la cour !...». Plus bête que méchant, sans doute.

 A celui qui m'a sifflée dans la rue et qui a ricané quand je me suis retournée : « Ah ! Tu réagis encore au sifflet... Un dernier petit air de jeunesse ! ». Salaud.

 A mon cher cousin qui, stupéfait de voir sa femme (trente-neuf ans) le quitter pour d'autres amours, m'a fait part de son indignation en ces termes :    « Mais elle est folle ! A son âge ! Ne le prends pas pour toi, hein, mais après quarante ans, une femme, ce n'est plus la même chose... ». En effet.

 Au bon copain avec qui je me baladais un jour de printemps, avec qui j'étais presque bien, avec qui j'avais presque oublié la peur, la vieillesse, la mort, qui a sprinté pour me rejoindre et qui, tout essoufflé par sa course, a haleté : « Tu vois que tu peux encore faire battre le cœur des hommes... ». J'ai ri.

 Au presque ami enfin, à qui j'avais imprudemment confié que la chirurgie esthétique, après tout, un jour, pourquoi pas... et qui a dit à voix très haute, à une table de dix personnes : « Alors, tu fous l'camp de partout ? C'est pour quand, le ravalement de façade ? ».

Plus méchant que con, celui-là. Est-ce parce qu'il perdait ses cheveux et portait un « cache-misère » ? L'agressivité aussi est un cache-détresse. Faut-il préciser d'ailleurs que tous les persifleurs étaient des hommes de mon âge ? Jamais la malveillance ne m'est venue des jeunes gens qui, au contraire, me laissent parfois entendre clairement que « si je disais oui, ils ne diraient pas non ».

Quels problèmes, quelles angoisses devant leur propre vieillissement ou celui de leurs compagnes les quadragénaires règlent-ils ainsi en stigmatisant celles de leurs contemporaines qui refusent de devenir trop tôt des rombières ?

En tout cas, idiote que je suis, je ne trouve jamais la répartie qui toucherait au vif. Faire allusion en public à la « moumoute » du dernier cité m'aurait semblé du pire mauvais goût et, pour tout dire, ne me serait jamais venu à l'esprit. Dommage.

Dommage ? Je ne peux pas vivre dans un monde où l'homme est un loup pour l'homme, et surtout pour la femme. Si je reste sans voix devant ce genre d'incidents, c'est qu'ils me gâchent la vie jusqu'à l'intolérable.

 A tous ces spécialistes du meurtre à petit feu dont les sarcasmes quotidiens m'auront rendu cette étape ingrate plus difficile et peut-être insupportable. Encore suis-je nantie d'un mari amoureux et qui ne court pas les Lolita (pas encore, diront les bonnes âmes). Comment font celles qui sont agressées aussi à domicile ?

 A tous ceux donc à qui je n'aurai ni le temps ni le goût d'écrire si un jour je décide d'en finir parce qu'au bout du compte, mes quarante et quelques années me seront un fardeau trop lourd.

 A tous ceux qui en seront responsables et qui l'ignorent, et qui dorment lovés dans leur bonne conscience parce que « attention aux autres », hein, c'est pas leur problème.

A tous, non par vengeance, mais pour qu'ils ne méconnaissent pas toujours les cris silencieux de celles qu'ils étouffent, pour qu'ils sachent quand même qu'ils ont jeté de la terre sur mon cercueil et sur d'autres avant l'heure, et qu'ils ont eu la pelletée lourde.

Je pense souvent à Reine, cette héroïne des Voyageurs de l'impériale[1] qui se suicide à l'aube de la quarantaine, quand les hommes qui partagent son lit commencent à lui dire non plus : « Comme tu es belle » mais, avec une pointe d'étonnement : « Comme tu es jeune »... Suicide ? Je dirais plutôt « coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner ».

 A tous, bon vieillissement – si les autres vous en laissent le loisir. Et si un jour, un patron cynique vous annonce sans ménagements qu'un cadre de cinquante ans, c'est bon pour la poubelle, excusez-moi, mais je crois que je rirai. A chacun son sens de l'humour. Et sans rancune.

 

[1] Louis Aragon

 

Commentaires (2)

1. Brigitte Niquet 12/02/2012

Réponse à Chris : C'est un de ces lieux communs comme "Vingt ans, c'est le plus bel âge de la vie" dont on se demande quel imbécile a bien pu les inventer (voir le texte "Moutons de Panurge") !

2. Chris 12/02/2012

Et dire qu'on prétend que 40 ans, c'est le plus bel âge pour une femme !

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