Attention aux autres : Mea culpa

Si Dieu n’a pas pitié des hommes (voir « Contre Dieu »), moi j’en ai pitié. J’ai mal aux autres, nom de Dieu, c’est le cas de le dire, et depuis toujours ce mal me tourmente et m’interdit toute possibilité de bonheur égoïste.

Au temps de ma jeunesse généreuse, je serais allée, je suis allée jusqu’à l’abnégation totale pour semer de roses le chemin des autres, et pas seulement de mes amis mais de tout ce qui ressemblait à un être vivant, donc capable de souffrir. Tentative bien vaine, d’ailleurs, car la vie, quoi qu’on fasse, n’est pas un jardin de roses (pardon pour le lieu commun). Mais à l’époque, je n’y croyais pas, ou je refusais d’y croire. J’ai perdu à l’usure ce côté prosélyte (n’est pas mère Teresa qui veut, il y faut de la grandeur), mais je ne supporte toujours pas de voir un être humain malheureux ou simplement désarmé. Altruisme exacerbé ? Je ne crois pas. Plutôt un curieux phénomène d’identification parfaite. Telle la Marilyn des Misfits, je SUIS celui qui souffre sous mes yeux.

Je comprends donc les hommes qui, par exemple, sont incapables de choisir entre une femme et une maîtresse, comme le Cavanna des Yeux plus grands que le ventre, parce qu’ils les aiment toutes les deux, certes, quoique différemment, mais surtout parce qu’ils ne peuvent se résoudre à être témoins du désespoir de l’une ou de l’autre en cas de rupture. Je les comprends, et je les réprouve aussi, bien sûr, parce qu’ils s’empêtrent dans un imbroglio de mensonges qui ne satisfont personne, et transforment la vie des trois partenaires en vaudeville dérisoire. J’ai même connu un homme qui, fréquentant deux femmes aux horaires différents, changeait quotidiennement le décor de son appartement, car chacune, se croyant seule, avait apporté ses rideaux, ses bibelots, ses coussins… qu’il fallait faire disparaître et remplacer par ceux de l’autre en moins d’une heure. C’était un homme d’une intelligence rare, pourtant, reconnu comme une des « lumières » d’un métier difficile, et qui en était réduit à jouer Boeing-Boeing tous les jours, un Boeing-Boeing tragique où n’entrait pas la moindre trace de don juanisme, mais seulement l’incapacité à affronter la souffrance de l’autre. Je réprouve ces hommes, parce que finalement ils font souffrir tout le monde plus que nécessaire : eux-mêmes d’abord, et aussi les deux femmes, rarement dupes. Trois malheureux là où une aurait suffi, quel paradoxe ! Je les réprouve, mais je les comprends. Pour regarder l’autre se débattre, s’engloutir, en sachant qu’on en est responsable et qu’il suffirait d’un mot, d’un geste pour que le sourire renaisse, il faut être en béton. Je les comprends même si, en pareil cas, j’ai choisi, tranché dans le vif et préféré la méthode chirurgicale aux médecines douces. C’est bien la seule fois où j’ai fait souffrir en toute connaissance de cause et je n’en suis pas fière.

Il m’est arrivé aussi, hélas, de faire souffrir par légèreté, par inconscience, par coupable aveuglement. Je traîne derrière moi quelques souvenirs pesants comme des boulets, dont je voudrais bien, mais en vain rompre les chaînes. Je suis le forçat de mes remords, et il y a des chances pour que la condamnation soit à perpétuité, ou du moins « à vie ».

L’anecdote qui va suivre date de nombreuses années, ce qui ne lui a rien enlevé de son impact. Comme beaucoup de femmes occidentales, citoyennes de pays trop bien nourris, j’ai toujours cinq kilos à perdre. Je m’en débarrasse périodiquement, puis je les reprends, puis je m’en débarrasse, et ainsi de suite (Weight Watchers, au secours !). Il n’y a pas là matière à roman. Evidemment, quand je les ai perdus et qu’on le remarque, je suis contente. Naïve satisfaction d’amour-propre qui me fait oublier pour un temps la plus élémentaire prudence verbale. Je discutais ainsi avec des copains qui me félicitaient de ma « ligne » retrouvée et, toute à l’euphorie du moment, je disais : « Oh oui, il fallait vraiment que je maigrisse. Se laisser grossir, c’est moche, ça vieillit, ça fait mémère », quand je m’aperçus que nous écoutait une jeune collègue très grosse, énorme même, et qui allait vainement de régime en régime. J’eus un moment de panique absolue. J’aurais voulu rentrer sous terre, reprendre les mots si légèrement prononcés, mais rien ne pouvait faire qu’ils n’aient pas été dits, qu’ils ne distillent pas leur venin chez cette malheureuse, déjà victime sûrement de plaisanteries ou de commentaires méchants, volontaires, ceux-là. Evidemment, de son point de vue à elle, que je ne l’aie pas « fait exprès » n’y changeait rien, c’était même plutôt pire. J’avais blessé quelqu’un qui avait déjà son lot d’humiliations, et largement. Je me serais battue, je me battrais encore.

Il y a beaucoup de « gaffeurs », mais peu réunissent sans doute comme moi autant de désir de ne pas nuire aux autres et autant de paroles malencontreuses dont la méchanceté, pour involontaire qu’elle fût, a fait mouche. Même l’épisode précédemment cité ne m’a pas servi de leçon. Des années plus tard, j’ai récidivé, et qui plus est sur le même thème ou presque. Je travaillais alors en Formation permanente et un jour, j’ai apporté à un des groupes dont je m’occupais un texte dont le contenu m’avait paru se prêter idéalement à un travail sur la ponctuation, notre objectif du moment. Malheureusement, l’histoire mettait en scène une femme « laide et grosse », les deux étant naturellement liés et se coalisant pour rendre le personnage ridicule. Obnubilée par le travail stylistique que je voulais initier, j’avais prêté peu d’attention au contenu du texte et survolé les mots sans les voir à ma première lecture, des mots-vitriol pour toute femme qui traîne son embonpoint comme un irréductible complexe. Comment avais-je pu oublier qu’une de mes stagiaires, Janine, était obèse et disgracieuse, et ne manquerait pas d’être blessée de l’allusion ? Car je l’avais oublié, vraiment OUBLIÉ. Ce n’est pas une excuse, au contraire. Je ne m’aperçus de ma bévue qu’au bout de quelques lignes de lecture collective, quand l’expression « laide et grosse » me sauta enfin aux yeux. Trop tard évidemment pour revenir en arrière. Une chape de silence s’abattit sur le groupe, d’habitude si vivant. Tout le monde avait ressenti le malaise : certains fixaient obstinément leur feuille, d’autres me jetaient des coups d’œil inquiets ou réprobateurs, personne n’osait regarder Janine. La suite de la lecture, puis la demi-heure consacrée au travail grammatical que j’avais prévu, furent un calvaire pour tous, surtout pour la malheureuse évidemment, mais aussi pour moi. Mais le moins qu’on puisse dire, c’est que je l’avais mérité et pas elle. Elle ne dit pas un mot, ne manifesta aucune émotion, mais au bout de quelques séances, ne vint plus au cours. Elle eut l’élégance d’invoquer un prétexte professionnel, très crédible d’ailleurs et qui pouvait, si l’on veut, m’éviter des remords. Mais je reste persuadée que je l’avais froissée, irrémédiablement, et que j’avais de plus rendu sa situation dans le groupe impossible. Les amabilités et les prévenances dont on l’accabla après cet incident ressemblaient trop à de la pitié et n’avaient fait que la marginaliser davantage, elle qui avait sûrement pour plus cher désir d’être « comme tout le monde » et de passer inaperçue. Je l’avais stupidement mise en « vedette », et c’est certainement la vraie cause de sa défection. Des remords, j’en ai, et non des moindres. Il y a comme ça des souvenirs qui tuent, des souvenirs qu’on voudrait effacer de sa mémoire, mais rien à faire, ils sont toujours là, ce sont même les plus vivaces : les mauvaises herbes sont les plus résistantes de toutes les plantes, c’est bien connu. J’envie parfois les ordinateurs, dotés d’une « mémoire vive » que l’utilisateur peut reprogrammer à sa guise. Nous autres, pauvres humains, ne disposons que d’une « mémoire morte », à jamais figée, et qu’il nous faudra subir jusqu’à la fin, à moins qu’une bonne maladie d’Alzheimer vienne régler le problème.

Revenons-en à notre sujet. Alors quoi ? Je dis, je clame sur tous les tons « attention aux autres » et moi, je n’y fais pas attention ? Eh bien oui. Il y a une part de moi-même, trop spontanée sans doute, dont le contrôle m’échappe. Vous tous que j’ai ainsi blessés, vexés, humiliés, je vous demande pardon, pardon, pardon. J’en souffre moi aussi, mais la souffrance de l’un, si elle rachète les péchés du monde (enfin, c’est ce qu’on dit) ne rachète pas la souffrance des autres. Il y a au fond de moi un noyau dur, irréductible, fait de l’agglomérat de tous ces souvenirs honteux, un noyau que je voudrais cracher, vomir, mais qui m’étranglera jusqu’au bout. Honte à moi d’avoir été, pour quelques-uns, un des multiples récifs dont la rencontre répétée finit par faire chavirer une vie.

Commentaires (2)

1. Brigitte Niquet 08/04/2012

Réponse à Virginie :
Quelle chance de tomber sur une lectrice du Temps d'apprendre à vivre ! Elles ne sont pas si nombreuses... Oui, j'ai déjà raconté cette histoire en détail, mais je ne l'ai pas vécue. Si je dis "je" dans ce livre et s'il est largement autobiographique, j'ai emprunté ce passage-là à une amie très proche, qui l'a vécu et qui a été elle aussi dévastée par la révélation de son "infortune". Quand le livre est paru, plusieurs m'ont dit que cette situation était quand même très invraisemblable. Je savais, moi, qu'elle était véridique. Vous venez de m'en donner une autre confirmation. La nature humaine n'a décidément pas beaucoup de cordes à son arc !

2. Virginie 08/04/2012

Je voudrais surtout réagir à l'histoire de l'homme qui jouait Boeing Boeing tous les jours. J'en ai connu un, figurez-vous, sauf qu'il ne changeait pas de décor tous les jours mais seulement entre la semaine et le week-end. J'habitais Orléans, lui Paris, et tous les week-ends, j'allais l'y rejoindre, la joie au coeur. Il m'a fallu deux ans pour m'apercevoir qu'en semaine, il vivait avec une autre femme qui, elle, retournait dans sa famille le week-end... Ca m'a littéralement dévastée et j'ai mis des années à m'en remettre. Les types de ce genre sont peut-être des grands sensibles qui ont peur de faire souffrir, mais ce sont surtout des beaux salauds. Mais vous le savez, vous avez déjà raconté ce genre d'histoire dans Le temps d'apprendre à vivre, non ? L'avez-vous vécu vous-même ?

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