Attention aux autres : Moutons de Panurge


Ne pas penser comme les autres

cela veut dire simplement que l'on pense.

Eugène Ionesco

Antidotes

 

« Bonjour, Madame, c'est pour un sondage.

– Eh bien, ce n'est pas trop tôt. Les sondages, tout le monde en parle, mais qui est interrogé ? Ça, c'est un mystère. Pas moi, en tout cas. C'est bien la première fois qu'on me demande mon avis.

– Première question : que pensez-vous de la télé ?

– Ce n'est pas difficile, il n'y a jamais rien. Je me demande pourquoi je paye encore ma redevance.

– Lisez-vous beaucoup ?

– Ecoutez, je suis écœurée. Il n'y a plus un auteur qui écrive correctement. Des gros mots, que je n'oserais même pas répéter, des obscénités, voilà ce qu'on appelle littérature aujourd'hui. Et d'ailleurs, les écrivains ne parlent que de sexe, à croire qu'il n'y a que ça qui compte dans la vie !

– Aimez-vous la jeunesse ?

– Bien sûr, j'adore les jeunes. Je suis moi-même restée très jeune d'esprit. Mais les jeunes de notre époque, ils ne pensent qu'à s'amuser et à nous assourdir avec leur musique de sauvages. Ce n'est pas eux qui vont nous construire une belle France pour demain !

– Justement, que pensez-vous de l'évolution des mœurs ?

– Ne m'en parlez pas ! C'est bien simple, il n'y a plus de morale, on ne respecte plus rien. De mon temps, on n'aurait pas volé son voisin, ni même les commerçants. Maintenant, on vous arrache votre sac à tous les coins de rue, au point que je n'ose plus sortir le soir, on fauche dans les supermarchés. Ah ! Elle est belle, la France d'aujourd'hui !

– A propos de la France, jugez-vous qu'il y a trop d'immigrés chez nous ?

– Moi, je ne suis pas raciste. Mais tout de même, je trouve qu'on est bien gentil avec eux. S'ils ne sont pas contents, ils n'avaient qu'à rester chez eux, on ne leur a pas demandé de venir !

– Le gouvernement actuel vous convient-il ?

– Ah pour ça non ! Il ne pense qu'à ruiner le petit contribuable.

– Quelles sont vos intentions de vote pour les prochaines élections ?

– Je vais vous dire, moi, je ne vote jamais. Les hommes politiques, ils sont tous pourris, ce n'est vraiment pas la peine de se déranger.

– Merci, Madame, d'avoir bien voulu répondre à nos questions.

– Vous ne voulez pas que je vous raconte ce que je pense de...

– Non, non, merci, l'interview est terminée.

– Dommage, je vous aurais encore bien dit... »

 Nous ne saurons jamais quoi, mais c'est inutile. A partir de là, on peut imaginer la réponse à n'importe quelle question. Il suffit de donner dans le stéréotype le plus rabâché, le cliché le plus éculé, on est sûr de tomber juste. Madame D. a-t-elle jamais pensé à ce qu'elle vient d'affirmer ? Certes non. Si elle réfléchit, c'est à la manière des miroirs dont Cocteau dit qu'« ils feraient bien de réfléchir avant de renvoyer certaines images ». Elle se contente de faire appel à sa mémoire qui enregistre et qui répète, à l'instar des perroquets, les mots les plus entendus, toujours les mêmes, cent fois redits par la vox populi de son milieu et jamais remis en cause.

Plus proche des mainates que de Descartes, la sondée ! « Je pense, donc je suis », ce n'est pas sa tasse de thé. « Je pense, donc je contredis », non plus.

Question de niveau culturel ? Même pas. Madame D. est cadre moyen, elle a fait des études et on lui a appris à réfléchir. Elle mènerait très correctement un raisonnement mathématique mais curieusement, il semble exclu que ses capacités d'analyse s'appliquent à la vie.

Une situation la choque, un comportement l'étonne ? D'autres y ont sûrement pensé pour elle. Le prêt-à-porter des idées lui évite les angoisses du sur- mesures.

Tout ce que le bêtisier populaire (bien improprement appelé sagesse) a pu accumuler comme phrases toutes faites et maximes irréfutables la remplit de joie.

Vingt ans, c'est indiscutablement « le plus bel âge de la vie » mais tout de même, « chaque âge a ses plaisirs ». Ne lui demandez pas d'énumérer les merveilleux souvenirs de ses vingt ans et encore moins les délices propres à sa vieillesse. Là, elle renâcle comme le cheval de course auquel on enlève brusquement ses œillères et que l'élargissement de son champ visuel affole. S'il faut se mettre à réfléchir à ce qu'on dit, alors... D'ailleurs, la réflexion ne mène qu'à la révolte, laquelle ne sert à rien et parlons d'autre chose.

Plutôt que de faire fonctionner ses cellules grises, il vaut mieux mener son train-train quotidien et, en cas de problème, se réfugier derrière les poncifs qui sont là justement pour ça, pour éviter à Madame D. et à ses pairs de mettre en branle la petite machinerie cérébrale dont la nature les a dotés, pour leur jouer un sale tour, sans doute.

« Pierre qui roule n'amasse pas mousse », « Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse », « Les petits ruisseaux font les grandes rivières », « Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras », il y a des proverbes pour tous les goûts, pour toutes les circonstances, proverbes éventuellement contradictoires mais ce n'est pas gênant. Madame D. affirme sentencieusement un jour : « Qui veut voyager loin ménage sa monture » et le lendemain: « La fortune sourit aux audacieux ».

Que ces aphorismes s'annulent mutuellement ou que la vie les infirme mille fois ne lui vient même pas à l'esprit : elle dort en paix sur son oreiller de plumes douces que d'autres ont glanées pour elle. Ne la réveillez pas, surtout ! Elle vous regarderait avec les yeux ronds d'un hibou effaré par le grand jour, avant de retomber dans son béat sommeil hypnotique, qu'elle ne vous pardonnerait pas d'avoir un instant troublé.

Dis-nous, Madame D., qu'est-ce qui te fait si peur ? Qu'est-ce que tu refuses de regarder avec tant d'aveugle obstination ? La vie, la vie telle qu'elle est, la vie foisonnante et multiple qui ne se laisse pas figer dans les glaciations du langage automatique ? Tu as bien raison, la vie, c'est effrayant. Protège-toi, ouvre ton parapluie, tu risquerais de recevoir une giboulée et d'attraper un rhume, de cerveau bien entendu. Rien de plus fragile que le cerveau, multiplie donc les para : parapluie, parasol, paravent, paratonnerre, parachute... . Et une petite giclée de formol, qu'est-ce que tu en dirais ? Voilà qui vous conserve un cerveau intact ! Incapable de fonctionner, d'accord, mais c'est tellement plus confortable!

Panurge, Panurge, ta flûte magique n'a pas fini d'entraîner jusqu'au fleuve un troupeau de moutons bêlants. Pas de danger qu'ils s'aventurent hors du sentier battu : au-delà, c'est l'inconnu, semé de chausse-trapes où disparaissent immanquablement les francs-tireurs imprudents. Ils te suivront jusqu'au bout, ils te suivront jusqu'à la noyade, l'un derrière l'autre, l'autre derrière l'un, le nez dans le cul du précédent pour être sûrs de ne pas se perdre. Ils se perdront quand même, mais tous ensemble, ayant préféré faire confiance à leur instinct grégaire plutôt qu'à leur intelligence. Ils mourront bêtement, comme ils ont vécu : ils mourront rassurés.

Certains soirs, je les envie.

Commentaires (1)

1. Jacqueline 24/11/2011

Belle et cruelle illustration de la pensée de Ionesco mise en exergue. Et bravo pour les métaphores des derniers paragraphes, elles sont superbes !

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