Attention aux autres : Oraison funèbre

Ce texte est dédié à Christian Congiu, qui vient de se tuer à moto le mardi 27 décembre 2011. Avec lui, j'avais fondé en 1992 la revue Nouvelle Donne, dont j'ai été plusieurs années la rédactrice en chef et lui le directeur de publication. Ce fut une belle aventure... L'éloignement géographique et les années avaient distendu les liens qui nous unissaient, mais nous n'avions jamais perdu le contact et l'amitié restait très forte. Je l'ai rencontré pour la dernière fois en août 2010. Il avait fait 200 km... à moto, pour passer deux heures avec nous. Ce texte n'a pas été écrit pour lui, mais pour une amie morte 20 ans plus tôt, mais rien n'a changé dans ma manière de considérer la mort et ce qui l'entoure. Je me devais et je devais à Christian de le publier aujourd'hui. In memoriam...

 Adieu, Solange. Je ne suis pas venue te voir morte et je n'irai pas au cimetière, mais je sais que tu ne m'en voudras pas. Le sens des convenances n'était pas ton fort, ce n'est pas le mien non plus. Voilà vingt ans que j'ai scandalisé ma famille en refusant tout net de faire la « tournée des tombes » à la Toussaint, je ne recommencerai pas à faire le guignol pour toi, ni pour personne. Si par hasard il y a quelque chose après la mort – ce qui m'étonnerait – ce n'est sûrement pas sous la pierre du caveau que ça se passe. Je laisse les vers faire leur boulot, cela ne me concerne pas. Ne compte pas non plus sur moi pour les chrysanthèmes, ce sont de belles fleurs qui n'ont pas mérité un tel sort.

 Adieu, Solange. Tu as rejoint Yvonne, broyée sous un camion, Maxence, enroulé autour d'un platane, Joëlle, projetée au fond d'un ravin. Pour toi, la mort a pris le visage d'un automobiliste ivre – du moins, on le suppose – qui a brûlé un feu, t'a renversée et ne s'est pas arrêté. Tu es la quatrième victime de la route parmi mes amis. Ça ne bouleverse plus personne, surtout pas les flics qui t'ont ramassée et qui ont dit à ta famille, en guise de réconfort : « Vous savez, ça arrive tous les jours... Celui qui a provoqué l'accident ? On ne le retrouvera pas. Avec l'histoire des malus, vous comprenez, plus personne ne s'arrête. S'il fallait courir après tous les délits de fuite, on ne suffirait pas à la tâche ». Si vous avez un ennemi dont vous souhaitez la mort, n'achetez pas un revolver, prenez votre voiture et écrasez-le, c'est le crime parfait, celui dont on ne recherche même pas l'auteur. Pauvre Solange ! Si tu t'étais fait flinguer lors d'un hold-up, d'un attentat ou d'une prise d'otages, tu aurais eu droit à l'indignation générale. Mais le énième piéton renversé par une voiture (on ne dit jamais « par un conducteur », ça évite les problèmes, les voitures assassines ne risquent pas d'encombrer les Assises), qui voulez-vous que ça émeuve ?

 Adieu, Solange. C'est ma petite oraison funèbre à moi : celle qu'ils prononceront à l'église ou au cimetière sera certainement un monument d'hypocrisie, raison de plus pour que je reste chez moi. Tiens, je me souviens de celle de mon grand-père, du temps où j'allais encore aux enterrements. « Monsieur Machin, époux modèle, père modèle (tyran domestique, oui, aussi redouté de sa femme que de ses enfants), aimé de tous (quels tous ? cet arriviste forcené n'avait que des ennemis), et qui, parti de rien, avait su créer sa propre entreprise (ça, c'était vrai, mais en marchant sur le dos de combien de copains ?) et faire profiter de sa réussite sa famille (il était en froid avec ses trois gendres qu'il ne voyait plus depuis des années, pas plus que ses filles, coupables d'avoir épousé des traîne-savates) et ses amis (que celui qui a jamais pu soutirer de l'argent à ce grippe-sous lève la main), etc. etc. ». J'aurais ri si je n'avais craint de choquer irrémédiablement ma pauvre grand-mère qui, bien que réduite en esclavage pendant cinquante ans par son despote et bien placée pour connaître l'inanité de cet éloge, pleurait toutes les larmes de son corps et approuvait du chef chaque contre-vérité. Elle avait sans doute oublié, outre les incessantes querelles, quelques épisodes marquants, comme le jour où ce mari-modèle piétina et écrasa sous ses semelles les boucles d'oreilles qu'elle avait achetées contre son gré. Elle avait oublié aussi le jour où ce père-modèle détruisit, en l'absence de son fils, le Meccano qui faisait la fierté de celui-ci, pour le punir d'une désobéissance. Elle avait oublié qu'au plus fort des scènes de ménage, l'une de ses filles se laissait tomber par terre, comme morte, n'ayant pas trouvé d'autre moyen pour faire cesser les hurlements qui la terrorisaient. Elle avait oublié – mais l'a-t-elle jamais su ? – que la même fille, devenue pensionnaire, sanglotait tous les soirs dans son lit à l'idée des tourments que subissait sa mère en son absence. Voilà l'homme dont on chantait les louanges, voilà l'homme que pleurait son épouse en toute bonne foi. Encore heureux qu'elle n'ait pas vécu en des temps et des lieux où l'on brûlait les femmes sur le bûcher funèbre de leur conjoint, elle s'y serait jetée de bon cœur, au nom de l'amour conjugal sublimé par la mort.

 Adieu, Solange. Je ne te prêterai pas, même morte, des vertus imaginaires. Tu étais comme tout le monde un mélange inextricable de qualités et de défauts et un tissu de contradictions. Si tu m'entends, tu sais que j'ai raison et que je t'aimais bien telle quelle. Je ne dirai pas que tu étais trop jeune pour mourir (quel est le bel âge dans ce domaine ?) ni que « tu n'avais pas mérité ça » : aucun être humain ne mérite de mourir et ils meurent tous quand même. Et toi, tu as été « tuée sur le coup », ce qui représente un avantage certain et t'a épargné bien des affres. Tiens, Eliane qui est en train de crever d'un cancer et qui le sait doit t'envier.

 Adieu, Solange. Moi aussi, il m'arrive de t'envier, tu t'en doutes. Ensemble, nous jouions à défier le temps qui passe et à feindre de nier qu'en dépit des artifices, nous devenions de jour en jour un peu moins fraîches, un peu moins belles, nous ressemblions de plus en plus à nos mères et de moins en moins aux jeunes filles que nous avions été. « Mais non, tu es très bien, ma chère, j'aimerais avoir ton teint » « Et moi, ta ligne » « Et moi, ta forme ». Bref, un assaut de stupidités destinées à rassurer l'autre, à se rassurer soi, et rien n'est vraiment stupide qui aide à vivre. Si, tout de même. Charitablement stupides, d'accord, mais pas idiotes. Pas au point d'écouter la vox populi nous répéter : « ll faut accepter son âge... Chaque âge a ses plaisirs ». Mais comment donc ! Quel délicat plaisir que de ne plus oser croiser son image dans les miroirs, que de voir se dégrader un peu plus chaque jour cette enveloppe charnelle qui n'était pas parfaite, loin de là, mais à laquelle on avait fini par s'habituer, et puis qui n'était pas moche. Déjà, à trente-cinq ans, tu disais : « S'il faut mettre des rustines partout, non merci ». Eh bien, voilà. Tu n'en mettras pas. Mon arrière-grand-mère m'a avoué un jour : « Ce matin, par hasard, je me suis vue toute nue dans la glace, et j'ai pleuré. » Elle avait quatre-vingt-sept ans... Solange, tu n'auras jamais quatre-vingt-sept ans, quelle chance tu as. Tu ne devras pas renoncer chaque jour un peu plus à tout ce qui faisait l'agrément de la vie, renoncer à la beauté, à l'amour, et puis renoncer à fumer, renoncer à manger et à boire ce qui est bon, pour préserver la machine qui de toute façon se déglingue quand même et refuse chaque jour un peu plus d'obéir. Que l'automobiliste qui t'a renversée n'ait pas de remords. Grâce à lui, tu as l'occasion de vérifier le bien-fondé de l'ultime message de Brel :

Mourir cela n'est rien

Mourir, la belle affaire

Mais vieillir oh vieillir...

Je ne pensais pas, tout de même, que le dernier vers, tu me laisserais le vérifier toute seule. Tu es vache.

 Adieu, Solange. Je pense que tu ne m'entends pas et c'est pour moi seule que je t'ai écrit cette oraison funèbre, pour exorciser le chagrin. Mais si par hasard, ton âme flotte quelque part dans la galaxie, si de Solange tu es devenue ange tout court, fais-nous un signe de temps en temps. Souviens-toi des années d'ici-bas et lance-nous un petit clin d'œil, histoire qu'on ait envie de te rejoindre pour voir comme c'est beau, là-haut.

Commentaires (5)

1. Pierrette WILLAERT 01/12/2018

Ce texte est magnifique et rejoint parfaitement mes opinions. Quand je te disais que nous avions beaucoup de points en commun !

2. flora 08/01/2012

Chère Brigitte, j'apprends avec tristesse la mort de Christian que j'ai rencontré quelquefois autour de nos passions communes, à échanger nos expériences revuistiques.
Il avait mille projets sur le feu en permanence, avec le regret de ne pas en réaliser encore davantage... Adieu, Christian. Le repos, enfin, que tu ne connaissais pas...

3. Brigitte Niquet 04/01/2012

Merci à vous, Pierre, que je ne connais pas. Ou peut-être que je me trompe et que nous nous connaissons ? Si oui, pardonnez-moi. Votre nom m'est familier, je l'ai vu au moins dans un si ce n'est dans plusieurs listings (ADAN, Café littéraire du 210 ?...) mais je ne me rappelle pas vous avoir rencontré personnellement. Si l'occasion se renouvelle, n'hésitez pas à vous faire connaître. Je suis très touchée que ce texte "difficile" parce qu'il touche à un sujet "difficile" vous ait ému. Brigitte

4. Pierre Clavilier 04/01/2012

Grande émotion, très grande ! Merci chère Brigitte.

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