Attention aux autres : Résiste !

Ce texte est paru pour la première fois en 2007 sous le titre générique "Attention aux autres" dans la collection "Pamphlets" chez l'Ane qui butine (épuisé).

 

"Tout ce qui arrive aux autres t'arrive aussi". (The Misfits)

 

Il fait un temps sublime,

Un temps à rire et courir

Un temps à ne pas mourir

Un temps à craindre le pire. (1)

Pour l'instant, le pire semble bien loin, peut-être du côté de Bagdad, du Darfour ou d’ailleurs. Ici, la foule se presse aux terrasses des bistrots, la bière dorée coule à flots et des milliers de soleils-miniature s’allument dans les verres, les femmes ont des robes aussi légères que les rares nuages roses tout là-haut. Seuls les barmen sans doute n'ont pas le loisir d'apprécier à sa juste valeur la grâce de ce printemps. Deux jeunes gens désœuvrés s'en enquièrent.

-                Ça va ? (sourire aimable de celui qui s'intéresse vraiment au sort de ses contemporains)

-                    Ça va.

-                    Il fait beau, hein ?

-                    Ah oui, ça fait plaisir.

-                    Et ça ne vous fait pas chier de travailler par ce beau temps ?

-                    Euh... non, pourquoi ?

-                    Il y en a qui se promènent par ce temps-là... (sourire insidieux de celui qui se se sent supérieur à bon compte)

-                    Ah ben... oui... sûrement.

-                    Ça vous plaît, votre métier ?

-                    Ben oui, ça va.

-                    Et c'est quoi, le sens de votre vie ? (sourire en coin au copain-spectateur qui se mord les joues

pour garder son sérieux)

-                    Euh...

-                    Oui, ça donne un sens à votre vie de servir à boire aux clients ?

-                    …

-                    Et la lutte des classes, ça vous intéresse ?

-                    …

-                    La dictature du prolétariat, ça vous dit quelque chose ?

-                    …

-                    En somme, qu'est-ce qui vous intéresse dans la vie ?

-                    …

Le barman bafouille, perd pied, ne comprend rien à ce qu'on lui veut. Il enverrait bien au diable les deux hurluberlus qui lui pompent l’air, mais il est en CDD et craint de perdre sa place s’il manque de respect aux clients-rois. Désemparé, il en oublie de faire son boulot, ce qui ne tarde pas à lui retomber sur le nez. Les consommateurs qui attendent leur commande s'impatientent, le patron rappelle vertement à l’ordre le malheureux, les « interviewers », pas plus communards que vous et moi – qui d’ailleurs l’est encore de nos jours ? – mais enchantés de leur bon tour, sont morts de rire.

A la table voisine, je n’ai rien perdu de la scène et je me sens très mal. J’hésite un instant à intervenir, puis je choisis comme d’habitude la solution des lâches : la fuite. J'abandonne à regret mon verre embué de fraîcheur encore presque intact pour aller retrouver l'asphalte surchauffé.

 Sensiblerie mal placée, dira-t-on, et réaction bien excessive à un incident fort anodin. Certes. J'aimerais pouvoir faire autrement et me marrer comme tout le monde quand quelqu'un prend une tarte à la crème dans la gueule. Au lieu de quoi j'ai une fâcheuse tendance à sentir les éclaboussures sur mon propre visage, même si je suis très loin du théâtre des opérations, même si je suis « du bon côté de la barrière ». Je sais d’ailleurs que les caprices des barrières sont imprévisibles et que celles-ci aiment à se déplacer subrepticement sans rime ni raison. Un saut de puce et hop ! Qui se trouvait du bon côté un soir peut se réveiller du mauvais le lendemain sans avoir bougé d’un pouce. Mais là n’est pas l’essentiel.

J’aimerais bien, parfois, arrêter d'avoir mal aux autres, j’aimerais bien, un jour, pouvoir dire comme Léo Ferré : « Et pour penser encore aux autres, il me reste trop peu de temps ». Impossible.

Je suis le chien abandonné sur l'autoroute, l'enfant perdu dans les bombardements, le bœuf à l'abattoir, l'amoureux trahi, la jeune fille que son physique ingrat expose aux rebuffades, le cheval qui tombe sur l'hippodrome, la gazelle dévorée vivante par le lion et dont l'œil fou de terreur m'empêche de dormir.

Je saigne avec tous mes frères-victimes, je regarde avec angoisse tous mes frères-bourreaux. La victime que nous sommes tous un jour. Le bourreau qui sommeille en chacun de nous et n'attend que l'occasion de libérer ses pulsions meurtrières.

 C’est pourquoi rien n'est anodin, pas même l'incident rapporté ci-dessus. Entre le sadisme banal de quiconque se sent investi de la moindre supériorité, le voyeurisme du malheur d'autrui qui fait la fortune de la presse spécialisée et la barbarie des nazis, il n'y a pas de frontière. Ce n'est qu'une question de degré et d'opportunité.

En attendant de pouvoir impunément éventrer les femmes enceintes, égorger les enfants dans les bras de leur mère, dépuceler les jeunes filles au fer à souder, on assassine le plus faible à coup d'ironie ou de mépris, on s'agglutine autour des accidents (Oh ! la dame qui a dit à sa petite fille de quatre ans en la tirant par la main : « Regarde le chien : il a été décapité par le camion ! ») et on va à la corrida. Ce n'est pas assez d'être condamné à mourir et de le savoir (ou est-ce pour mieux l'oublier ?), on fait de la mort un spectacle et on s'en délecte. Avec alibi, cela va sans dire.

Car on ne va pas aux arènes pour se repaître de sang, bien sûr. Mais pour le décor, pour l'ambiance. Ces Espagnols ont le sens de la fête populaire. Et remarquez qu'ils ont su évoluer et humaniser l'horreur. Les chevaux, par exemple, sont caparaçonnés. Ça leur évite d'être embrochés plusieurs fois dans la même après-midi, recousus à la hâte avec de la ficelle et renvoyés au massacre contre le taureau suivant, perdant leurs boyaux sur le sable jusqu'à ce que mort s'ensuive.

On peut regretter que se soit ainsi affadie une si belle tradition, et même qu'aient disparu depuis l'Antiquité les combats de gladiateurs. Ça, c'était du sport, et avec un enjeu qui en valait la peine. Heureusement, on a inventé la boxe, qui remplace bien. La mise à mort y est rare, mais suffisamment plausible pour donner du piment au spectacle. Ollé !

Inutile donc de se demander d'où sortent tous les monstres que semblent sécréter les pays en guerre. La génération spontanée n'existe pas. Les Serbes, les Rwandais, au temps de la paix, n'étaient pas pires que les Français actuels. Chacun côtoyait, comme nous peut-être aujourd'hui, son tortionnaire de demain. Tant que la loi met un couvercle sur la marmite, le contenu bouillonne à petit feu. On ne s'en méfie pas, on alimente même le foyer. Et que je te pousse mes subordonnés à la démission ou à la dépression, et que je te tabasse ma femme ou mes enfants pour me prouver que je peux être le chef quelque part si je ne le suis pas au boulot, et que je t'attise la haine raciale – ou l’homophobie, c’est pareil – par quelques anecdotes bien choisies ou quelques « histoires drôles », et tiens chérie, si dimanche on emmenait les gosses au cinéma voir un film bien sanguinolent ou mieux, si on leur faisait découvrir les combats de coqs ? Ces bêtes sont d'une sauvagerie inouïe mais c'est de toute beauté.

Personne ne dit rien ? C'est que tout le monde consent.

A quoi s'opposerait-on d'ailleurs ? Que dénoncerait-on ? Rien de tout cela n'est important, rien n'est vraiment grave.

Un jour, la pression accumulée fait péter la soupape de sécurité. Alors, des flots d'horreur brûlante se répandent sur le monde et il est trop tard pour essayer de les endiguer.

C'est tous les jours qu'il nous faut résister, à la petite semaine, quand il en est encore temps.

Même si cela nous paraît inutile, dérisoire et sans commune mesure avec le malheur du monde, c'est tous les jours qu'il nous faut dire non.

[1] Louis Aragon, Le Cri du Butor




 

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