Attention aux autres : Urgences

Ça commence comme un épisode d’Urgences, sauf qu’on n’est pas aux USA mais dans un quelconque hôpital français, inutile de le nommer, ils se valent tous. Evidemment, le médecin-chef ne ressemble pas à Georges Clooney, d’ailleurs, il n’y a pas de médecin-chef, seulement des internes (dont le grand patron n’hésitera pas à réfuter le diagnostic ou incriminer les soins dès le lendemain). Internes donc, qu’on espère quand même compétents et qu’on suppose surmenés, puisqu’il est impossible d’en happer un lors de leurs passages-éclair. S’ils courent si vite, c’est sûrement qu’on les attend ailleurs, quelque part ailleurs mais jamais ici, jamais dans ce couloir où pourtant nous poireautons depuis deux heures déjà, ma mère sur un brancard et moi debout, en espérant que quelqu’un voudra bien finir par s’occuper d’elle. La notion de l’urgence n’est jamais si relative qu’en ce lieu qui lui est dévolu.

Heureusement, cette partie de l’hôpital n’accueille pas les « traumato », le spectacle des accidentés de la route et d’ailleurs nous est épargné, on ne patauge pas dans l’hémoglobine, c’est déjà ça. J’espère pour ces malheureux que dans ces services-là, on traite les patients un peu mieux et surtout un peu plus rapidement qu’ici, mais j’ai des doutes : lors de ma seule expérience personnelle, une blessée, qui semblait beaucoup souffrir, avait été carrément oubliée dans un coin et j’ai dû, au mépris de mes intérêts, rappeler son existence quand on est venu me chercher, moi, qui étais arrivée après elle et manifestement moins amochée.

Bien sûr, ce n’est la faute de personne, le personnel n’est pas assez nombreux, chacun fait ce qu’il peut, on n’a pas quatre bras, Madame, me dit une infirmière au bord de la crise de nerfs. Si j’en ai marre de rester debout, je n’ai qu’à aller m’asseoir dans la salle d’attente. Mais celle-ci se trouve à l’autre bout du couloir et dès que je m’éloigne, Maman s’affole : « Ne t’en va pas, je vais mourir ». Stoïque, j’oublie ma sciatique, mon lumbago et tout le reste et je continue à faire le pied de grue. Non sans une incursion toutes les 15mn (montre en main) dans le « Bureau des infirmières », où je récolte toujours les mêmes réponses dilatoires, plus ou moins agacées suivant le degré de fatigue de la personne présente.

L’une d’elles finit quand même par me demander pourquoi ma mère est ici. Ce début d’intérêt pour notre cas est peut-être bon signe (à moins que ce ne soit simplement un moyen de tuer le temps et de me faire prendre patience). Bien que Maman et moi ayons déjà tout dit à l’accueil, je m’empresse de répondre, pendant qu’elle prend vaguement des notes, que Maman a été amenée ici à la demande de son médecin traitant, suite à une « crise » qu’elle aurait eue en jouant au bridge avec d’autres résidents dans le salon de sa maison de retraite. Quel genre de crise ? D’après elle, elle a vu tout à coup les cartes se brouiller, s’envoler, et elle s’est finalement retrouvée dans son studio sans savoir comment elle y était rentrée. Le médecin, craignant un accident cérébrovasculaire (dit AVC, je commence seulement à m’instruire en matière de jargon médical), a jugé plus prudent de l’envoyer aux urgences pour un bilan neurologique complet et un scanner du cerveau et je l’y ai accompagnée. (Il était 13 h et, bien sûr, ni l’une ni l’autre n’avons pensé à manger, « avant ». Mais c’est un détail et ce n’est pas de la faim que nous souffrons le plus en ce moment. D’ailleurs, il n’y a pas à l’horizon le moindre distributeur de nourriture ni même de boisson, mieux vaut ne pas y penser). L’infirmière me remercie, elle ferme son cahier et m’enjoint de… retourner attendre, il n’y a rien d’autre à faire.

Vers 15h, Maman, jusque là plutôt prostrée, entre à nouveau en « crise » : elle commence à s’agiter, prononce des paroles incohérentes, remue les bras en tous sens pendant que le bas de son visage est agité de tremblements, ce qui fait claquer son dentier : c’est à la fois grotesque et terrifiant, les deux ne sont pas incompatibles. Je fonce derechef dans le bureau des infirmières où je hurle : « Mais vous allez vous occuper d’elle, oui ou merde ? Vous préférez qu’elle crève sur son brancard ? ». Un jeune aide-soignant, en train de siroter son café seul dans la pièce, me regarde d’un air ahuri. Il vient de prendre son service et on ne lui a visiblement rien signalé de particulier. Il me suit quand même et, devant l’état de ma mère, nous fait prestement entrer dans une des salles d’examen qui bordent le couloir, laquelle a dû se libérer miraculeusement à l’instant puisque depuis deux heures, on nous affirme qu’il n’y a aucune salle libre et que c’est la raison de cette interminable station dans le couloir. Couloir, soit dit en passant, que nous partageons avec quelques autres infortunés, pas tous accompagnés, hélas, d’une personne valide susceptible de harceler le personnel dit « soignant » (si peu, en l’occurrence…), et sur le sort desquels je ne suis donc guère optimiste. Mais on ne peut pas porter sur soi tout le malheur du monde et j’ai assez à faire avec ma propre patiente (tiens, le double sens du mot m’apparaît soudain, j’en rirais presque).

Le jeune homme quitte la pièce en assurant qu’il va revenir tout de suite. Je suis sceptique, mais nouveau miracle, il revient presque aussitôt, accompagné (troisième miracle) de l’interne tant désiré et brusquement disponible dans l’instant. En fait, c’est une interne, elle est jeune et incroyablement jolie, c’est l’équivalent féminin de Georges Clooney, pourquoi perd-elle ses plus belles années à exercer ce métier de dingue dans cette maison de fous pour un salaire de misère au lieu d’aller faire admirer son ravissant minois au cinéma pour une avalanche de dollars ? Mystère, mais l’heure n’est pas aux questions existentielles, et d’ailleurs, si les études de médecine étaient réservées aux laiderons, le déficit en personnel serait encore plus criant. L’aide-soignant coupe court à mes réflexions en heurtant maladroitement la « tête » du brancard, relevée de façon à servir de dossier, qui s’effondre, ramenant brutalement ma mère à plat sur le dos et lui ébranlant le cerveau de telle manière qu’elle en cesse de trembler. Après tout, c’était peut-être le but de l’opération ? Le jeune homme s’excuse vaguement, sur le mode rigolard (« Vous comprenez, madame, ce sont les risques du métier »). Les patients comprennent vite, ici, que c’est à eux de s’excuser d’être là et non aux soignants de chercher à se faire pardonner leur incurie.

Commence alors un questionnaire interminable, globalement le même que celui auquel nous avons déjà répondu par deux fois. Je tente de le faire remarquer (on n’a pas changé de service, ils peuvent quand même se passer le dossier, non ?), mais on me rappelle d’un ton coupant que c’est à ma mère qu’on s’adresse et pas à moi. Jolie l’interne, mais sèche comme un coup de trique. J’essaie de l’imaginer dans les bras d’un homme, impossible. Ou alors, un maso qui aime le fouet. Et elle n’est pas dans ses bras, mais sur son dos, elle le chevauche et l’éperonne. Superbe amazone. Bref, pendant que je divague, ma pauvre mère s’efforce de répondre et, bien qu’elle soit calmée (la crise est passée), le résultat n’est guère brillant. Elle ne sait plus si elle a été opérée ni de quoi, s’invente des maladies qu’elle n’a jamais eues, bafouille… je commence à m’inquiéter sérieusement. Ces derniers temps, son comportement nous avait paru parfois un peu bizarre mais elle n’était pas à ce point… désorientée (c’est le mot qui me vient spontanément et je ne connais pas encore mais ne vais pas tarder à apprendre son sens précis dans le jargon médical évoqué plus haut). Enfin, l’interne s’estime satisfaite, signe un bon pour le scanner mais nous informe que celui-ci n’est pas libre pour l’instant et qu’il ne nous reste plus qu’à… attendre. Il est 16h30.

Une heure plus tard, on vient enfin chercher ma mère. Elle passe son scanner et on nous informe qu’il faut maintenant… attendre les résultats. Combien de temps ? On ne sait pas. Re-couloir pendant une heure. Je finis par aller frapper au bureau des infirmières. Les résultats ? Mais oui, ils sont là, on ne me l’a pas dit ? Ils sont négatifs, aucune lésion cérébrale n’est visible. Alors quoi, on s’en va ? Mais il est hors de question que je remmène ma mère dans cet état. Non, de toute façon, il faut… attendre le neurologue. Il est où, celui-là ? Quelque part dans l’hôpital, il passe toujours quand il a fini sa tournée, mais on ne sait pas quand. Est-il prévenu, au moins ? Oui, oui, bien sûr. Retour dans le couloir, qui s’est un peu vidé, mais pas totalement. Une vieille dame toute seule, beaucoup plus mal en point que ma mère, n’a pas bougé d’un pouce. Elle geint doucement (ou marmonne ? ou chantonne ?) et personne ne s’en occupe. Je réfrène mon envie de monter au créneau pour elle, c’est déjà assez difficile comme ça.

A 19 heures, je n’y tiens plus, je refais une incursion au bureau des infirmières et apostrophe le type qui s’y trouve. Sait-il quand le neurologue va passer ? C’est moi, le neurologue, répond-il, pourquoi ? Personne ne lui a dit qu’une patiente l’attendait depuis des heures, il serait sans doute reparti sans l’avoir vue. Ubu, es-tu là ? Enfin, je le tiens, je ne le lâche plus. On véhicule ma mère jusqu’à une salle d’examen et là… re-questionnaire, à peu près le même que les trois fois précédentes. Ma mère pleure et refuse d’y répondre, elle est épuisée, on le serait à moins, sans compter qu’elle est à jeun depuis le matin, et une nouvelle crise ne tarde pas à la terrasser. J’en suis presque contente : au moins, le médecin est témoin de quelque chose de précis, il va peut-être pouvoir poser un diagnostic. Mais non. Il fait donner un calmant à la malade et recommence les mêmes questions, mais cette fois, je suis autorisée à aider ma mère à y répondre (du moins quand il devient évident qu’on ne peut plus rien tirer d’elle). Je ne suggère même pas qu’il prenne son dossier, Dieu sait où il est, ça prendrait encore plus de temps de le retrouver, d’autant que maintenant c’est l’équipe de nuit qui a pris le relais et qui ignore sûrement ce qu’a fait l’équipe de jour. On approche de 20 heures quand le neurologue (qui n’est lui aussi qu’un interne, affirme son badge, on ignore où sont passés les « vrais » médecins) conclut, on se demande comment, que l’affection de ma mère ne relève pas de ses compétences et qu’il vaut mieux l’hospitaliser en gériatrie pour des examens complémentaires. Reste à lui trouver une place, il va téléphoner.

Quand il sort, c’est l’apocalypse. Ma mère ne veut pas aller à l’hôpital gériatrique, c’est un mouroir, on n’en sort que les pieds devant, tout le monde le dit dans sa résidence. Elle me supplie de la prendre chez moi, au moins pour cette nuit. Je lui oppose que le médecin a prescrit l’hospitalisation et qu’elle ne peut aller contre, mais elle sait parfaitement qu’on ne peut pas hospitaliser quelqu’un contre son gré, et elle a raison. J’essaie d’arguer du fait que nous n’avons pas chez nous de chambre, salle de bains, WC au rez-de-chaussée et qu’elle est manifestement incapable de monter et descendre un étage, mais elle me traite de fille indigne coupable d’envoyer sa mère mourir seule à l’hôpital (après huit heures passées debout dans le couloir des Urgences, c’est rude !). Elle finit par me tourner le dos en sanglotant à petits coups et quand le neurologue revient en annonçant qu’il a trouvé une place à l’hôpital B., elle ne lui accorde pas un regard, pas un mot.

Il faut maintenant… attendre, bien sûr, attendre l’ambulance qui transportera Maman à l’hôpital en question. Pourvu qu’elle n’ait pas changé d’avis d’ici là ! Une heure va encore s’écouler, heureusement on nous autorise à ne pas retourner dans le couloir et à rester dans la salle d’examen. Heureusement. Maman tout à coup se retourne, regarde le fauteuil dont je viens de me lever et me dit : « Attention ! Mes petites cuillers en argent tombent de mon sac, ramasse-les, on va me les voler. » Interloquée, j’hésite sur la conduite à tenir, elle insiste : « Mais si, là… Mon sac de voyage, qui est sur le dossier du fauteuil (en fait, il est sous son brancard), je vois mes petites cuillers qui tombent, regarde, elles brillent, elles sont dans le fauteuil, et par terre aussi, ramasse-les, dépêche-toi ». Je fais semblant d’obtempérer (je réagis instinctivement, j’ignore encore que c’est la bonne conduite à tenir), je rassemble des objets imaginaires et dis à maman que je range le tout dans son sac que je mets sous son lit. Je suis sauvée par le gong, c’est-à-dire l’arrivée de l’ambulance et du brancardier chargé de convoyer Maman jusqu’à l’hôpital B. Elle est complètement out, j’avoue que j’en suis soulagée, ça facilite la manœuvre. Il est 22h30. J’apprendrai demain qu’à son arrivée au dit hôpital, on lui posera, malgré l’heure tardive et son état d’hébétude, de nouveau les mêmes questions et qu’on refusera de la laisser dormir avant qu’elle y ait répondu. Incompétence dans une action aussi simple que la transmission d’un dossier ou pur sadisme ? J’hésite.

En sortant, moi aussi dans un état second, je m’effondre dans ma voiture et rentre chez moi tant bien que mal. Juste avant de sombrer, je m’aperçois que j’ai complètement oublié de manger – un comble – mais je suis au-delà de la faim, c’est le sommeil qui l’emporte, il faut sérier les « urgences », n’est-ce pas là ce que j’ai appris de plus essentiel aujourd’hui ?

 

Commentaires (2)

1. Brigitte Niquet 17/01/2012

Réponse à Laetitia : Vous avez certainement raison, Laetitia, et je reconnais qu'en l'occurrence, j'ai fait preuve d'une certaine mauvaise foi. Etant en plus issue d'une famille de médecins, je me doutais bien que le comportement des médecins d'urgence n'était pas dicté uniquement par le "sadisme" ou l'incurie. Mais tout de même... de l'incurie, il y en a une bonne dose (chaque fois que je raconte cette histoire, il y a au moins 3 personnes pour me dire : ah oui, eh bien moi, c'était encore pire...). Et surtout, je trouve que le mépris total de la personne (aussi bien patient qu'accompagnant) et l'ignorance dans laquelle celle-ci est tenue de ce qui la concerne au premier chef est franchement débectant. Je l'ai remarqué presque chaque fois que j'ai eu affaire aux "grands pontes" ou à ceux qui se croient tels. Encore suis-je "instruite" et capable de comprendre à peu près le jargon médical, qu'est-ce que ça doit être pour les malheureux qui n'ont pas cette chance...
P.S. J'espère que tout va bien pour votre copain !

2. Laetitia 17/01/2012

Parfois les questions à répétition dans ce genre de situations sont destinées à vérifier que les gens ont bien "toute leur tête". Le post me parle, il y a quelques jours j'ai passé 6h à attendre mon petit ami aux urgences. Il venait d'avoir un accident de moto ; juste après le choc les pompiers lui ont demandé deux fois son numéro de téléphone, pour vérifier qu'il ne divaguait pas/n'avait pas bu ou fumé...

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