Attention aux autres : C'est pour ton bien

Madame Desprez, ma coiffeuse, me harponne dès mon entrée dans son salon.

-         Vous êtes professeur de français, n'est-ce pas ? Vous ne voudriez pas donner des leçons particulières à ma fille, Séverine ? Elle me désespère. Elle a failli redoubler sa 5e. Pendant tout le mois d'août, je lui ai fait donner trois heures de cours de math par jour, et voilà que maintenant, elle s'effondre en français ! Vous pourriez vous occuper d'elle quatre heures le mercredi et quatre heures le samedi, par exemple. C'est pour son bien. Elle me remerciera plus tard.

Pour l'instant, Séverine fait la gueule et je la comprends. Elle n'a aucun goût pour les études et s'ennuie à mourir à l'école. Alors, huit heures de leçons particulières quand les vingt-neuf heures de cours obligatoires lui paraissent déjà un fardeau insupportable…

Mais madame Desprez a décidé que sa fille ferait, bon gré mal gré, « des études ».

Je n'ose lui faire remarquer qu'elle est en grande partie responsable du désintérêt de Séverine pour les fameuses études. Quand on élève un enfant, comme c'est le cas, dans le culte exclusif des biens matériels, on ne peut s'attendre à ce qu'il se passionne pour une culture livresque dont ses parents se passent fort bien, ce qui ne les empêche pas de vivre dans le bien-être.

Je m'enquiers tout de même de ce qui intéresse cette Séverine qui n'aime pas l'école. N'y a-t-il rien qui lui plaise ? Mais si, bien sûr. Elle manifeste une grande habileté manuelle et un goût certain pour toute forme d'activité créative. En fait, elle serait volontiers coiffeuse, comme maman.

-         Coiffeuse ! Vous vous rendez compte ! Elle a la chance que je puisse lui payer des études et elle voudrait être coiffeuse !

En vertu de cette sincère indignation, madame Desprez gâche l'enfance de sa fille au profit d'une réussite future pour le moins hypothétique. Et même si... même si, à force de leçons particulières et de « boîtes à bachot », Séverine finissait par décrocher un diplôme et par exercer un de ces métiers bien cotés que convoite sa mère, serait-ce une réussite ? Aux yeux de madame Desprez, sans nul doute. Aux yeux de Séverine, c'est moins sûr. Enfin, c'est pour son bien !

C'est pour leur bien aussi que certains intellectuels de nos relations font systématiquement « sauter » une classe à leurs enfants, déjà « en avance », pour peu que ceux-ci manifestent quelque intérêt pour les études (et comment n'en manifesteraient-ils pas ? Environnement culturel oblige).

Voilà donc des enfants de dix ans, douze ans, contraints de travailler le soir, le mercredi, le dimanche. Lorsqu'ils sont invités dans la famille, ils emmènent leur cartable et s'isolent dans un coin avec leurs bouquins. Dame ! Ils ont sauté une classe. S'ils veulent rester les premiers, il faut qu'ils bossent. Quelle enfance ! Et jouer, ce n'est pas important pour des gosses ?

Cela me rappelle une petite Ariane, qui fut une de mes premières élèves. J'étais cette année-là professeur principal d'une 5e et, animée d'un beau zèle de néophyte, je dictai à mes élèves (comme prévu par ma fonction) le planning, très chargé, de leur travail à la maison. Et Ariane de s'exclamer naïvement :

-         Mais Madame, quand est-ce qu'on joue ? Il faut du temps pour jouer, quand même !

Elle rougit et se tut devant les ricanements de ses camarades, déjà mieux policés qu'elle, sans doute. Pardon Ariane, c'est toi qui avais raison, je l'ai compris trop tard. Encore n'étais-tu pas « en avance », comme ces tristes petites plantes cultivées sous serre et forcées à mûrir avant l'heure, ces petits adultes de dix ans pâlis sur les livres. C'est pour leur bien, paraît-il.

Quel bien ? Celui d'entrer un ou deux ans plus tôt que les autres sur le marché du travail, dont chacun sait à quel point il est réjouissant, ou celui de faire la gloire de leurs parents ?

-         Mon fils a neuf ans et il est déjà en 6e, vous vous rendez compte ?

Je me rends compte surtout, cher Monsieur, de l'effort d'adaptation disproportionné avec son âge que doit fournir votre rejeton pour rivaliser avec ses condisciples de dix ans, onze ans, voire douze, et surtout pour ingurgiter des notions dont l'acquisition suppose, en principe, une maturité d'esprit bien supérieure à la sienne.

Quelle violence subissent ces gamins, même s'ils n'en sont pas conscients sur le moment, même s'ils sont apparemment des opprimés heureux de leur sort ! Ils n'auront pas eu d'enfance, cela compte dans une vie !

Nous voulons tous le meilleur pour nos enfants. Mais quel meilleur ? Le nôtre évidemment, ou celui que notre milieu social tient pour tel. Et ce n'est pas le fait d'avoir été victime des préjugés de ses parents qui rend un adulte plus réceptif aux aspirations de ses enfants, au contraire.

Je n'en veux pour exemple que le cas de monsieur B. Il était, à dix-sept ans, passionné de littérature et ne s'intéressait qu'à la lecture, à la poésie, au théâtre. Malheureusement, son père était médecin et entendait n'avoir engendré que de futurs médecins :

- Trois fils, trois médecins, avait-il décrété avec un remarquable sens des nuances. La littérature ne nourrit pas son homme, mon fils. Fais des études scientifiques, tu me remercieras plus tard. 

Monsieur B. entreprit donc, comme ses frères, des études de médecine, y échoua évidemment et, de réorientation en réorientation, finit par obtenir un diplôme d'ingénieur chimiste. Il passa sa vie dans les pétroles et, financièrement, ne put certes pas s'en plaindre. Mais Eluard et les pétroles ne font pas bon ménage. Ce littéraire égaré dans la chimie accumula une telle dose de frustrations qu'il ne s'en délivra que par la névrose et la mythomanie.

Cela lui avait-il au moins servi de leçon et l'avait-il incité à se montrer plus tolérant envers ses propres enfants ? Non pas. « Tu feras Khâgne, ma fille » remplaça pour ses descendants le « Tu seras médecin, mon fils » qui avait empoisonné sa vie.

Mais voilà, sa seconde fille, Valérie, voulait être comédienne. C'était sa vocation, sa passion et son talent dans ce domaine était déjà prometteur.

-         Enfin, comédienne, ce n'est pas un métier. Tu seras prof de français, un point c'est tout. C'est pour ton bien que je dis ça.

Valérie, qui n'était pas dotée de grandes capacités de résistance, est donc prof de français, elle gagne sa vie correctement et exerce un métier « honorable », celui-là même qui aurait fait le bonheur de son père, justement.

Mais elle, elle se traîne au boulot tous les jours, la mort dans l'âme. Elle n'a qu'une vie et elle la passe à s'épuiser dans une profession qu'elle déteste, alors que les quelques activités de comédienne auxquelles elle s'était essayée, en amateur et en cachette, la mettaient dans un état d'exaltation et de joie indescriptible.

Bien sûr, si elle avait poursuivi dans cette voie pleine d'embûches, elle ne mènerait sans doute pas aujourd'hui la vie « confortable » que son salaire d'enseignante lui assure. « Courir le cacheton », ne jamais savoir de quoi demain sera fait, ce n'est pas drôle.

Mais se lever tous les matins avec la seule perspective de retrouver trente mômes déchaînés et bien décidés à « bouffer du prof », est-ce drôle ? Peut-être pour ceux qui en ont vraiment la vocation. Mais pour les autres, c'est l'horreur.

Ah bien sûr, il y a les mercredis, et les vacances donc, comme disent ceux qui ne sont jamais descendus dans l'arène. Vacances après lesquelles Valérie se demande à chaque fois si elle va retourner affronter les fauves ou bien plutôt courir se jeter à l'eau. Elle s'en tire pour le moment avec un ulcère à l'estomac...

 

Vouloir le meilleur pour ses enfants, cela signifie-t-il vraiment les programmer pour qu'ils « perdent leur vie à la gagner » ? Bien sûr, c'est difficile. Comment ne pas projeter sur nos descendants nos propres images de la réussite, nos propres désirs de sécurité financière et de respectabilité sociale ?

On peut ajouter, de surcroît, qu'un enfant, et même un adolescent, ne sont pas bons juges de ce qui fera leur bonheur plus tard. Mais, faute d'objectivité, nous ne sommes pas meilleurs juges. Choisir pour ses enfants en fonction de ses propres critères et au mépris de leurs goûts et de leurs dons, c'est tout de même s'exposer à faire leur malheur. En toute bonne conscience. Et pour leur bien.

 

Commentaires (2)

1. Brigitte Niquet 18/12/2011

Merci, Laetitia, il est sympa votre commentaire !

2. Laetitia 18/12/2011

Et bien, vivement demain !

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