Attention aux autres : De la beauté

1970. Parmi toutes les jolies filles qui se bousculaient alors à l'entrée des Artistes, qui virevoltaient autour des caméras de la gloire, on ne voyait que Lise. Elle était belle, plus que belle, radieuse, étincelante : une sorte de miracle de la nature. La main qui l'avait créée semblait l'avoir pétrie dans une matière inconnue ici-bas dont l'éclat illuminait sa peau, nimbait ses cheveux, faisait scintiller ses yeux comme des étoiles. C'était une femme-lumière, une femme-astre, une créature de rêve pour photo de magazine. Une photo en couleurs, car le noir et blanc n'aurait pas rendu justice au cocktail de miel et d'argent qui coulait dans sa chevelure ni à la nuance rare de son regard : exactement celle d'un ciel printanier, ou plus précisément d'un lac de montagne dans lequel se reflète un ciel printanier. Elle avait quelque chose d'une fée, mais une fée bien réelle, une fée charnelle et les hommes ne s'y trompaient pas.

Constamment sollicitée, Lise multipliait les aventures, sans y attacher d'importance. Comme la plupart des très jolies femmes, elle menait une existence de papillon, voletant d'homme en homme et ne laissant à chacun qu'un peu de la poussière colorée de ses ailes. Elle attendait que sa beauté remplisse son office de sésame magique et lui ouvre les portes vers le bonheur, vers le succès, vers la vie.

1990. Une bande de copains m'entraîne voir un film porno, un porno du plus bas étage. « Tu verras, c'est rigolo », m'avaient-ils dit. En effet. Un pénis dans une vulve en gros plan pendant une heure et demie, c'est rigolo. Je m'ennuie tellement que je songe à partir quand la caméra cadre enfin le visage des deux partenaires et je reconnais Lise, Lise-la-belle, Lise-la-princesse. Voilà ce qu'est devenue mon amie d'autrefois, la jeune fille des jours heureux, des matins lumineux, des rêves adolescents. Je suis consternée.

Renseignements pris, Lise a tout raté, ses amours aussi bien que sa carrière. Elle vit seule avec un enfant sans père (les mauvaises langues disent qu'il est le fils de l'équipe technique des Chattes en chaleur). Sa beauté, que jalousaient tant ses consœurs, cette injustice fondamentale, ce privilège exorbitant, s'est révélée un piège redoutable.

A vingt ans, Lise faisait des études de Lettres et promettait d'y réussir brillamment. Sa beauté l'a entraînée sur d'autres chemins dont on ne l'a pas prévenue qu'ils étaient sans issue.

Elle est allée de partenaire en partenaire, fascinant dès le premier regard, décevant dès que s'installait l'habitude.

Elle a souvent été quittée pour des femmes moins spectaculaires.

Elle s'est appauvrie peu à peu, puisque personne ne s'intéressait à autre chose qu'à la façade sublime, à la photo sur papier glacé.

Elle a perdu toute exigence vis-à-vis d'elle-même. Elle est devenue une belle enveloppe vide, bientôt moins belle.

Elle était ravissante et intelligente, elle est aujourd'hui moins jolie, comme c'est le lot commun, et moins intelligente que les femmes « ordinaires » qui ont dû pour plaire et réussir cultiver leur intellect. Sans parler des qualités humaines qu'elle a dû aussi laisser sommeiller puisque cela n'intéressait personne. Triste bilan !

Lise est, sans doute, un cas extrême, mais elle n'est pas une exception. Une certaine Juliette, à la chevelure et au corps de vahiné, dont la seule démarche était pour les hommes une invitation au voyage, est devenue une grosse dondon, bouffie d'alcool et de désillusions. Et cette Isabelle donc, la bien nommée, aux traits si parfaits que rien ne pouvait l'enlaidir, ni les excentricités les plus absurdes des coiffeurs à la mode, ni même le caprice qui la prit un jour de se raser le crâne à la Yul Brynner. Elle a épousé un metteur en scène de vingt ans son aîné pour « faire une fin » et avoir une chance de tourner de temps à autre quelques panouilles de complaisance.

Il n'est pas question ici de chercher dans l'infortune des belles la manifestation d'une justice immanente ni l'occasion (pour les moches ou seulement les « moyennes ») d'une revanche bien incertaine et bien mesquine. Mais force est de reconnaître que la beauté est souvent l'instrument du malheur et que l'accumulation des exemples exclut le hasard. Cadeau du ciel, certainement, mais cadeau empoisonné. Parmi les fées qui se penchent sur ces berceaux, il doit toujours traîner quelque Carabosse... Ce qui ne veut pas dire que la laideur ne soit pas un fardeau et que ceux qui en sont affligés ne rêvent pas toute leur vie d'être « une heure, une heure seulement, une heure, rien qu'une heure durant, beaux, beaux, beaux, beaux et cons à la fois »...

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