Attention aux autres : J'ai même rencontré des riches malheureux

 « L'argent est préférable à la pauvreté, ne serait-ce que pour des raisons financières ». Woody Allen

 Madame Leroy, pharmacienne en retraite très aisée, entretient avec l'argent des rapports bien curieux.

Elle répète à qui veut l'entendre qu'une retraite de pharmacien ne permet pas de vivre « décemment ». Heureusement qu'elle a un capital, mi-gagné mi-hérité, dont les revenus lui garantissent une vieillesse confortable ! Mais elle s'indigne à chaque augmentation du S.M.I.C. : où va la France, je vous le demande, si on veut assurer à chacun, même aux immigrés !, un minimum mensuel de 1000 € ?

Jusque là, on pourrait penser qu'il s'agit de la politique bien connue du « rien n'est trop beau pour moi, n'importe quoi est toujours assez bon pour les autres », attitude peu louable, certes, mais qui a au moins le mérite d'être claire. Ce n'est pas si simple. Même quand madame Leroy est seule en cause, on relève dans son comportement de bizarres incohérences.

Elle n'hésite pas à mettre quatre ou cinq cents euros dans une robe. « On ne peut pas être habillée convenablement à moins » dit-elle sans rire à ceux qui se demandent avec angoisse comment ils vont boucler leur fin de mois. Elle s'offre des bijoux somptueux dont le prix suffirait à faire vivre une famille de smicards pendant trois mois – et que, d'ailleurs, elle n'ose pas porter par crainte des voleurs (ils restent donc enfermés dans un coffre à la banque, d’où elle ne les sort que pour de rarissimes « grandes occasions »). Mais elle charge ses enfants d’écumer pour elle les supermarchés à la recherche des promotions qui lui feront économiser 30 centimes.

Elle investit une petite fortune dans un voyage à l'autre bout du monde. C'est bien son droit. Mais elle se montre horrifiée à l'idée de devoir prendre, pour se rendre au point de départ du voyage, un taxi qui lui coûtera au moins... 10 €. Elle trouve toujours une bonne poire qui, avant ou après sa journée de travail, fera le taxi gratuitement, à l'aller comme au retour.

Dépenses somptuaires contre économies de bouts de chandelle... Où est la clé ? Sans doute dans la contradiction entre le désir (légitime) de s'offrir tous les plaisirs de la vie et la peur panique (bien qu'injustifiée) de « manquer », de terminer ses jours non pas dans la misère, mais dans une aisance moindre. Madame Leroy finit par verser dans la mesquinerie mais refuserait avec indignation d'en convenir. Elle s'estime au contraire prodigue et médit de ses amies qui « comptent à un sou près » et hésitent à aller prendre un verre dans un endroit luxueux... et onéreux.

Sans doute a-t-elle tout de même des domaines préservés, des relations privilégiées avec lesquelles elle ne compte pas, ses enfants, par exemple ? Jugez-en…

Elle exige d'eux qu'ils lui refassent régulièrement peintures et tapisseries de son appartement, oubliant qu'ils travaillent à temps plein, sont pères et mères de famille et ont eux aussi une maison à entretenir. Ils ont bien des loisirs et des vacances, que diable ! Quant à recourir à un homme de métier pour faire ce travail, mais voyons, elle n'en a pas les moyens !

En échange, elle leur mitonne tous les ans des confitures, mais leur facture les fruits, le sucre et fait encore remarquer qu'elle en est de sa poche : qui paie le gaz, hein ?

Elle réquisitionne leur voiture et leurs services pour faire ses courses, car elle n'ose pas conduire en ville. Mais elle leur réclame dans les dix minutes qui suivent les deux euros qu'elle leur a avancés parce qu'ils manquaient de monnaie pour le parcmètre.

Elle leur prête de l'argent pour l'achat d'une maison, mais avec reconnaissance de dette déposée en banque et versement d'intérêts composés. Le monde est si méchant ! Qui sait de quoi demain sera fait ?

Elle leur offre des cadeaux d'anniversaire, mais à la condition expresse d'être payée de retour. L'un d'eux, qui avait oublié une fois la date fatidique, s'est vu définitivement privé de « surprise » annuelle.

Quant aux petits-enfants, ils ont droit, eux aussi, à leurs présents aux fêtes traditionnelles. Mais pas question que madame Leroy participe à l'achat d'un cadeau commun, un vélo, par exemple. Elle ne verrait pas ce qu'elle offre ! Elle préfère acheter des bricoles avec écrit dessus « cadeau de Mamie », qui finiront au grenier trois mois après.

On voit ici se profiler la dernière clé, déjà évidente dans les dépenses vestimentaires : le goût de paraître. On est dépensier, voire généreux, quand il s'agit d'assurer la façade sociale. Si personne n'en est témoin, à quoi bon ?

Madame Leroy ne se préoccupe des autres que lorsqu'ils sont virtuellement des spectateurs admiratifs de ses largesses ou de son standing. Elle se préoccupe beaucoup d'elle, mais là, elle est déchirée entre l'attraction des plaisirs présents et l'incertitude de l'avenir. Elle vit continuellement dans l'angoisse. J'ai même rencontré des riches malheureux...

Commentaires (5)

1. Brigitte Niquet 08/04/2012

Réponse à C.C.
Je croyais avoir fait le portrait de quelqu'un de précis mais je vois qu'il y a de la concurrence ! Je sens que je vais réécrire ce texte en y intégrant quelques-unes des particularités de votre ex belle-mère, si vous permettez ! L'histoire des fonds de flacons de parfum est trop drôle ! Ca ne s'invente pas !

2. C.C. 08/04/2012

Ca alors ! Vous connaissez mon ex belle-mère, c'est pas possible. Je vous laisse juger :
Je l'avais surnommée Harpagonne car non seulement elle était radin au possible, essayait toujours d'obtenir les services gratuitement mais dépensait sans compter pour elle, il fallait bien paraître quand même ! elle avait un rang à tenir (en tant que veuve d'un pilote de ligne d'Air France), ce qui lui permettait de se plaindre tout le temps et d'être odieuse avec tout le monde. Mais elle nous faisait également des coups d'enfer. Par exemple : il était interdit de toucher aux bouteilles à la cave, nous n'avions droit qu'à de la piquette ! Elle nous sortait aussi des boîtes de conserves périmées, mais le plus beau, c'était les cadeaux de Noël où j'avais droit (royalement) à un vieux fond de flacon de parfum qu'elle ne mettait plus ! Comme ça elle avait la conscience tranquille : elle avait fait un cadeau qui ne lui avait rien coûté et en plus elle faisait de la place dans ses innombrables placards (une bonne dizaine pour elle seule, que diable !).
Alors, qu'en dites-vous ?

3. Brigitte 01/01/2012

Réponse à Carole : Pas exagérée du tout. Tout est vrai, toutes les phrases ont été prononcées, à la virgule près, je peux en témoigner aussi. Il y a des personnages qu'on n'a pas besoin de caricaturer, ils sont eux-mêmes des caricatures. Dans ce cas, je fais uniquement de la "mise en écriture", ce qui correspond bien à ce que je veux être : non un écrivain d'imagination, mais un écrivain-témoin.

4. Carole 28/12/2011

Mais où les écrivains vont-ils chercher l'inspiration ? dans la vie réelle bien sûr....
à peine exagérée... je peux en témoigner.....

5. Clara 07/12/2011

J'aime bien cette belle description ! moi aussi j'en ai rencontré des riches malheureux et je me suis posée beaucoup de questions à leur sujet !

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