prologue

Attention aux autres : Prologue

 

« Choisis, dit-elle à sa fille, choisis entre ton père et moi. Ton père est un salaud, il nous a abandonnées pour prendre du bon temps avec une autre femme. Si tu le revois, je te renie. »

La petite fille aimait son père, d'un amour immérité, certes, mais comme dit Cocteau : « L'amour ne se mérite pas, il s'inspire ». Ce père-là savait inspirer l'amour, même s'il en était indigne.

La petite fille pensa que celle qui lui interdisait de revoir ce « salaud » était justement celle qui le lui avait donné pour père, celle qui avait décidé que c'est à lui, et à personne d'autre, que l'enfant dirait « papa » une fois pour toutes, quoi qu'il advienne, celle qui avait autrefois trouvé cet homme charmant et digne d'être le géniteur de ses futurs marmots.

A ce moment-là, les enfants à venir n'ont pas voix au chapitre. Et après, on leur dit « Choisis », choisis entre une moitié de toi-même et l'autre. Est-il pire violence ?

La petite fille ne choisit pas, elle ne pouvait pas choisir. Elle revit un peu l'un, se brouilla un peu avec l'autre et fut très malheureuse.

Elle leur en voulut à tous deux, à celui qui était parti sans se soucier d'elle, et à celle qui prétendait lui imposer un choix impossible et dont c'était le seul mais irréparable tort. Tous deux qui n'avaient pas fait attention à elle et qui la laissaient à jamais déchirée, à jamais divisée.

Elle commençait à apprendre que faire attention aux autres n'est pas le fort des êtres humains. Il lui restait beaucoup de chemin à parcourir pour s'en persuader tout à fait.

 Plus tard, la petite fille, qui avait bien grandi dans son corps, si ce n'est dans sa tête, connut un homme, copie conforme de son père, ce qui n'a rien d'étonnant, mon cher Freud.

Elle lui donna toute l'affection dont elle était capable et dont il était, évidemment, indigne (Oedipe, Oedipe, quand tu nous tiens...). Ce couple bancal dura quelques années, sans que jamais l'homme eût cherché à établir un dialogue avec sa femme (à moins que les scènes à sens unique soient un moyen de communiquer), jusqu'au jour où il lui dit :

« Tu ne sers à rien en définitive. Avec toi ou sans toi, je suis aussi seul. »

Quelque temps plus tard, sa vestale le quitta et il en resta stupéfait. Il ne se souvenait même pas avoir prononcé ces paroles meurtrières ou en tout cas, jurait n'avoir pas pensé ce qu'il disait.

Il avait signé l'arrêt de mort de son couple et il l'ignorait, cet imbécile heureux ! « Tu ne sers à rien », c'est tout ce qu'il avait trouvé à dire à sa femme, qu'il aimait, paraît-il, et qui lui était toute dévouée, parfois jusqu'à la bêtise. Il l'avait niée, il lui avait dit « Tu n'es rien », et il s'étonnait, dans son parfait nombrilisme, qu'elle soit allée voir ailleurs si, par hasard, elle ne serait pas quelque chose pour quelqu'un d'autre !

Si incroyable que cela paraisse, ce tueur d'amour n'est pas l'exception. Bien des hommes prononcent un jour cette phrase lapidaire, à quelques variantes près, et bien sûr, la plupart des femmes réagissent de la même manière.

Mais c'est une question de survie, messieurs ! Avez-vous songé à l'impact de ces paroles de mort sur une sensibilité féminine ? Avez-vous songé que vous conduisiez vos compagnes au suicide ou, au mieux, si elles étaient douées d'assez de désir de vivre, à la fuite vers d'autres horizons ?

On clouait autrefois les chauves-souris, que l'on accusait de vampirisme, sur les portes des hangars. On devrait bien faire subir le même sort à quelques hommes, avec un pieu fiché dans le cœur  pour être sûr qu'ils n'en réchappent pas.