Autobiographie ? Autofiction ?

Bien malin qui pourra démêler le vrai du faux, la part de l'autobiographie et celle de la fiction, dans ce labyrinthe où moi-même je me perds, avec délices, je l'avoue. André s'appelait vraiment André et toute cette partie du livre est très proche de la réalité. Maxime ne s'appelait pas vraiment Maxime et je ne l'ai pas rencontré en mai 68 à Paris mais en mai 66 à Lille... Pourtant, cette séquence-là est la plus authentique, la plus proche d'un vécu passionné et douloureux. Quant à Philippe (qui portait un autre prénom), je ne l'ai pas connu, cette dernière partie qui traite d'un homme aux sincérités successives, partagé entre deux femmes qu'il n'ose blesser ni l'une ni l'autre, je ne l'ai pas vécue mais empruntée à l'expérience d'une amie. Et chacune des phrases prononcée par ces trois hommes est à la fois totalement exacte dans sa signification et totalement fausse dans les mots employés. Quel imbroglio ! Il en va ainsi de la littérature, dont le rapport avec le vécu est toujours fluctuant et demande toujours à être dépassé, voire transcendé, pour faire vraiment oeuvre littéraire. Aragon le savait bien et la formule du "mentir vrai", inventée par lui pour exprimer sa vision de l'écriture romanesque, conçue comme dévoilement du réel par la fabulation, a fait fortune, accommodée d'ailleurs à toutes les sauces, alors que lui ne l'appliquait qu'à sa pratique de l'engagement politique. Je préfère donc me référer à une citation incontournable de John Irving, l'un de mes auteurs préférés par ailleurs (ah ! Le Monde selon Garp !) :

Pour l'écrivain non dépourvu d'imagination, toutes les autobiographies sont truquées. La mémoire d'un auteur de fiction ne saurait lui fournir que des détails peu satisfaisants ; il nous est toujours possible d'en imaginer de meilleurs, de plus adéquats. Le détail juste est rarement ce qui s'est produit sans retouches ; le détail vrai, c'est ce qui aurait pu, ou qui aurait dû, se produire. Je passe la moitié de ma vie à me relire et, sur cette moitié, la moitié du temps à introduire de menus changements. La condition de l'écrivain exige qu'il sache allier l'observation minutieuse à l'imagination non moins minutieuse de ce qu’il ne lui a pas été donné d'observer. Quant au reste, il consiste à se colleter proprement avec le langage ; pour moi, en l'occurrence, travailler et retravailler les phrases jusqu'à ce qu'elles sonnent avec la spontanéité d’une conversation de niveau agréable.

John Irving, Faut-il sauver Piggy Sneed ? in Les rêves des autres, Seuil, 1993