Existe-t-il une écriture féminine ?

Existe-t-il une écriture féminine ?

Grave question !

Grave réponse surtout, car un "oui" risquerait de faire hurler les féministes - s'il en reste - et de trop réjouir les machos - il en reste. Les premières se sont régulièrement insurgées contre ce qu'elles considèrent comme une forme insidieuse de discrimination. En effet, la dévalorisation sociale et professionnelle de la femme, liée à son statut d'objet sexuel, jette le discrédit sur ses productions littéraires. Admettre la différence, c'est donc ouvrir la porte à la hiérarchie des valeurs et ravaler la création féminine à une place marginale, inférieure, la reléguer dans une sorte de para-littérature (Béatrice DIDIER). C'est peut-être risquer, selon la formule de Benoîte GROULT, que, dans notre société, la littérature féminine [soit] à la littérature ce que la musique militaire est à la musique.

Qu'en pensent les hommes ? Anthony BURGESS affirme que la création artistique est un de ces domaines où seules devraient régner des valeurs neutres. [...] En matière d'art, nous nous trouvons dans une zone où les jugements n'ont rien à voir avec le sexe et au demeurant, le sexe d'un auteur ne joue aucun rôle, parce que en tout bon écrivain cohabitent les deux sexes. Cela semble a priori relever d'une remarquable objectivité. Mais on s'étonne de la rencontrer sous la plume de ce roi des phallocrates, qui avoue par ailleurs n'avoir jamais pu faire abstraction de la condition d'objet sexuel de la femme, qui diminue incontestablement celle-ci. C'est la faute de la nature, pas celle de l'homme, ajoute-t-il sans rire. Curieuse façon de régler le problème ! Et il ne peut s'empêcher quelques lignes plus loin de décocher quelques flèches empoisonnées à ses consœurs : Si les femmes réussissent si bien en littérature, c'est peut-être que la littérature [...] est plus proche du commérage que de l'art.

Hélène CIXOUS a d'ailleurs montré les dangers de cette prétendue absence de différence et le piège dans lequel sont tombées les femmes qui y ont cru : la plupart font l'écriture de l'autre, c'est-à-dire de l'homme, et, dans la naïveté, elles le déclarent et le maintiennent, et elles font, en effet, une écriture qui est masculine. Les écrivains-femmes qui ont ainsi été tentées d'adopter, voire de singer, "l'écriture masculine", s'en sont rapidement repenties. On les juge ridicules quand elles se piquent de manier le discours scientifique et technique : En recourant au langage savant, les femmes perdent quelque chose d'universel : le langage de la vie, pour quelque chose de particulier : le langage d'un savoir (in Cahiers du Grif, n° 13, octobre 76). Quant à la verdeur de l'expression, si prisée chez quelques auteurs mâles, elle ne sied pas, dit-on, à ces dames. Muriel CERF et quelques autres en ont fait la cruelle expérience. Mais qui préjuge ainsi de ce qui est bienséant et de ce qui ne l'est pas ? Les hommes, bien sûr. Aussi, Marina YAGUELLO soulignait-elle au début des années 80 que, préalablement à toute reconnaissance d'une écriture féminine, il était nécessaire pour les femmes d'imposer, au sein d'une culture majoritairement masculine, des valeurs à la fois féminines et universalisables.

Si l'on peut considérer, à l'aube de l'an 2000, que ce combat est enfin gagné et donc ces querelles dépassées, il devient possible de parler d'écriture féminine de manière plus sereine. Certes, Marie CARDINAL, d'accord en cela avec Simone DE BEAUVOIR, continue à en récuser l'existence, mais nombreuses sont celles qui, ayant conquis l'égalité, revendiquent la spécificité. Béatrice DIDIER juge l'écriture féminine immédiatement reconnaissable. Françoise COLIN se montre plus explicite : elle lui attribue un rapport plus intime avec les langages du corps. [...] Parler femmes, c'est se tenir toujours tout près du corps et dire ce corps nombreux alors que le langage mâle tente de faire croire que la parole et l'écriture ne sont que communication de sens, et non contact, élimine la matière et prescrit l'idée (qui n'est pas une pensée).

Mais est-ce l'écriture qui diffère d'un sexe à l'autre ou seulement la perception du monde dont elle est le reflet ? Sans faire référence à une "nature féminine" presque aussi contestée que l'écriture du même nom, on peut sans doute admettre que cette perception n'est pas identique et il semble alors logique qu'elle débouche sur un univers d'auteur différent. Cela va-t-il jusqu'à modifier l'usage qui est fait de la langue ? C'est l'avis de Marina YAGUELLO qui écrit : Les femmes sentent autrement, donc elles disent autrement, elles ont un autre rapport aux mots, aux idées qu'ils véhiculent. Bien entendu, cette tonalité particulière ne peut être que spontanée, et l'erreur qui a été commise par beaucoup, c'est de vouloir créer artificiellement un "langage-femme" pour l'opposer au "langage-mec". Le langage-femme sera naturel ou ne sera pas. Et nous laisserons à la même Marina YAGUELLO le soin de conclure : Personnellement, je trouve cela bien assez difficile d'écrire tout court, pour me demander si j'écris homme ou femme.

 

Petite bibliographie à consulter si le sujet vous intéresse :

Béatrice DIDIER, L'écriture-femme, P.U.F.

Anthony BURGESS, Hommage à Qwert Yuiop, Grasset

Marina YAGUELLO, Les mots et les femmes, Petite bibliothèque Payot.