Extraits de "le bateau"

Extraits de Le bateau a eu une avarie

 

Extrait 1 :

(Je viens d’apprendre que ma mère a eu « une crise », dont la nature ne m’apparait pas très claire, que son médecin l’envoie aux Urgences pour un scanner du cerveau et que je suis priée de l’y accompagner).

Je pensais, au pire, y sacrifier mon après-midi. J’ignorais encore que ma mère allait entrer – et moi avec elle – dans un tunnel sans autre issue que la mort, mais que le processus pouvait être très long, si long et si bouleversant qu’il ferait l’objet d’un journal de bord d’abord réservé à mon usage personnel, une manière comme une autre de décompresser après des journées terribles, puis envoyé par mail au fur et à mesure à mes frères et sœur pour les mettre au courant des multiples développements de la situation. Et puisque tout mail doit avoir un objet, nous allions rapidement décider d’appeler ce compte rendu « Nouvelles du front ». Ce titre, qui s’était imposé à nous d’emblée, la suite des événements devait nous amener à penser qu’il était prémonitoire : notre fratrie était bien entrée en guerre ce 11 septembre 2001, inscrit depuis dans la mémoire collective pour de tout autres raisons. Restait à définir l’ennemi que nous allions avoir à combattre. Ses contours ne tarderaient pas à se dessiner mais il faudrait du temps pour que nous identifiions cette hydre dont, n’étant pas Hercule, nous ne viendrions jamais vraiment à bout, ce qui est conforme à la définition qu’en donne le dictionnaire. En dehors du monstre mythologique à sept têtes, l’hydre n’est-elle pas « un mal qui se renouvelle constamment et semble augmenter en proportion des efforts faits pour le détruire » ?

 

Extrait 2 :

(Ma mère, après deux mois d’hôpital, a été admise dans une maison de retraite spécialisée pour personnes « désorientées », où son état s’aggrave de jour en jour.)

Force nous est de constater que notre mère a profondément changé, qu’elle n’est plus elle-même et qu’elle a perdu tout souvenir de celle qu’elle était auparavant. Beaucoup de questions se posent alors. Que reste-t-il d’une personne sans mémoire, qui lisait beaucoup et ne sait même plus déchiffrer la carte d’un restaurant (« Je prends comme toi », dit-elle, avant même que j’aie commandé, espérant ainsi nous cacher son analphabétisme soudain), qui nous battait au Scrabble à plate couture et ne connaît même plus les mots chaussure ou bouteille, qui n’aurait pas raté un épisode de son feuilleton préféré à la télé et n’allume même plus ladite télé parce qu’elle a « peur de tout casser », qui gérait sa fortune avec une attention sourcilleuse et avoue ne plus rien comprendre à ses relevés de banque, qui... La liste serait longue de toutes ces “petites” différences qui, peu à peu, font de notre mère une inconnue. Pire, si l’on analyse certaines de ces situations, comme le désir aussi vif qu’éphémère de ce qu’elle voit dans les vitrines ou sur le dos des autres, c’est l’adjectif “enfantin” qui s’impose d’emblée et justifie le fameux cliché pour lequel je n’avais jusque-là que mépris : « elle retombe en enfance ».