Le Temps d'apprendre à vivre - Epilogue

Epilogue

« Allô, Catherine, allô Catherine, tu es là ? Réponds si tu es là. Allô, Catherine... »

Je ne sais pas. Chaque fois que j'entends ce genre de message, j'ai envie de dire : Je ne sais pas. Oui, il y a quelqu'un ici qui s'appelle Catherine, mais c'est un prénom très courant, vous savez. Quelle Catherine demandez-vous ? Celle qui, fraîchement sortie du couvent, crut rencontrer l'amour de sa vie le soir de sa première surboum ? Celle qui se jeta à corps perdu dans la révolution en mai 68 mais la trahit pour un beau pirate de pacotille ? Celle qui roula dans quelques lits de hasard avant d'atterrir dans celui d'un homme qu'elle partagea plus ou moins sciemment avec une autre femme ? Non, toutes ces Catherine-là ne vous intéressent pas, n'est-ce pas, vous ne les connaissez même pas si ça se trouve.
Dommage, moi, je les aimais bien, plus peut-être que celle qui habite ici aujourd'hui avec son mari, son enfant et demi, son chien et son chat, et qui n'est qu'un avatar parmi d'autres, pas forcément mon préféré. Certes, Philippe est enterré depuis longtemps dans le cimetière de ma mémoire où il a rejoint Maxime et quelques autres sous les chrysanthèmes de l'oubli. J'ai fait mon deuil de ces histoires anciennes et j'ai eu la sagesse de ne pas cultiver une vaine nostalgie, d'ailleurs sans objet. Mais laisser dériver le passé derrière soi ne signifie pas forcément s'ancrer dans le présent. Spectatrice plutôt qu'actrice, j'ai longtemps flotté à la surface de ma vie, portée par le courant vers une destination qui, somme toute, ne m'intéressait pas outre mesure.
Même le mariage m'est apparu comme une formalité nécessaire, sans plus. Il devenait urgent, je ne l'ignorais pas, que je quitte le célibat avant que celui-ci ne prenne des allures définitives et ne s'accompagne de son cortège habituel d'humiliations, de frustrations : à partir d'un certain âge, la société, même libérée, n'établit plus guère de différence entre la femme seule qui a choisi de l'être et la vieille fille dont personne n'a voulu et qui se transforme vite en objet de dérision. Je n'approuvais pas cet amalgame, mais je savais que je ne tarderais pas à en être victime. Va donc pour le mariage, puisqu'il faut en passer par là pour prétendre à l'intégration sociale et puisque un homme me proposait de m'offrir ladite intégration en même temps que son nom. Encore un divorcé, mais un vrai, celui-là, meurtri par une expérience très malheureuse et ne demandant qu'à refaire sa vie, comme on dit, avec une femme agréable qui voulût bien, de surcroît, adopter la fillette héritée du premier lit et abandonnée par sa génitrice. J'ai accepté le cadeau homme + enfant sans faire le détail.
« Tout de même, a fait remarquer ma mère, dommage que Paul soit divorcé : tu aurais pu te marier à l'église, ça a tout de suite plus d'allure que ces signatures à la sauvette sur le registre de la mairie. Et cette gamine, elle est bien mignonne, mais élever les enfants des autres, tu en reviendras, ma fille. Enfin, tu n'as plus qu'à en faire un toi-même, ça compensera. »
Je me suis exécutée, puisque c'est ce que tout le monde semblait attendre de moi, avec cette curieuse passivité proche de l'indifférence dans laquelle je m'étais enlisée depuis ma rupture avec Philippe. Pourtant, la venue d'un enfant m'a aidée à reprendre pied dans la réalité et c'est au sens figuré comme au sens propre que je me suis alourdie d'un poids supplémentaire, qui m'a lestée en quelque sorte. Difficile de se projeter dans le futur quand on n'adhère pas au présent. J'ai donc adhéré et me suis appesantie de bonne grâce, avec parfois quelques... absences, de plus en plus rares.

« À quoi penses-tu ? demande Paul qui, surgi à l'improviste, m'arrache à une de ces inconsistantes rêveries où il m'arrive encore de me complaire.
- À rien, dis-je. À une jeune fille que j'ai connue autrefois et que j'aimais bien. Elle s'appelait Catherine, comme moi.
- Pourquoi "s'appelait" ? Elle est morte ?
- En quelque sorte. »
Il ne relève pas la bizarrerie de la réponse, sans doute s'est-il depuis longtemps habitué à ne pas tout comprendre de sa femme, mais demande :
« Tu en es triste ? »
Je m'apprête à dire oui, mais mon fils entre dans la pièce avec sa bouille irrésistible de filou qui a fait un mauvais coup, poursuivi par sa demi-sœur qui braille « Maman, Maxime est insupportable, c'est un vrai voyou, j'te jure, y'aura jamais une fille qui voudra d'lui ».

Sans le moindre esprit d'à-propos, je suis saisie d'un fou-rire inextinguible, sous le regard ébahi de ma petite famille. Et si les larmes me montent aux yeux, bien malin qui pourra déterminer la part de l'hilarité et celle des regrets dans cette effusion lacrymale inopinée. Je ne m'y hasarderai pas.