Lettre à un vivant

 

LETTRE A UN VIVANT in Recueil collectif "Maupassant et nos contemporains", édité pour le centenaire de la mort de Maupassant

 

le 6 juillet 1993

à Monsieur Guy de Maupassant

 

 

Très cher Guy,

 

Vous permettez que je vous appelle ainsi ? A force de vous lire, à force de parler de vous à des étudiants d'abord méfiants puis très vite conquis, j'ai le sentiment que vous m'êtes devenu presque familier, un peu moins qu'un ami mais beaucoup plus qu'un "auteur classique" momifié par sa célébrité.

A propos de célébrité, la vôtre (curieux paradoxe) a pris un sérieux coup de jeune cette année, centenaire de votre mort. Que d'hommages, que de commémorations ! Je ne m'en plaindrai pas, moi qui chante depuis vingt ans vos louanges aux générations montantes. Je n'ai pas de mal à les convaincre, d'ailleurs, du moins pour ce qui est du Maupassant nouvelliste. Ce genre littéraire tant décrié les séduit spontanément, car ils y retrouvent les équations-types de notre époque, gavée jusqu'à l'écoeurement de sollicitations multiples : brièveté égale efficacité, concision égale force. Et quelle joie pour eux de lire des récits délestés des interminables descriptions qu'ils avaient pris l'habitude de "sauter", en bons zappeurs qu'ils sont, dans les romans-fleuves de vos contemporains ! Quel bonheur de découvrir qu'un auteur classique n'est pas forcément prolixe, qu'il sait aller à l'essentiel sans étouffer ses personnages sous les commentaires et les explications superflus ! Pour un peu, ils vous reconnaîtraient comme un des leurs, eux qui ont si vite fait d'écraser de leur mépris la culture de grand-papa. "Cet auteur-là, il mériterait d'être moderne", m'a dit une jeune fille coiffée d'une crête orange. J'espère que vous êtes flatté, mon cher Guy : dans sa bouche peinte en violine, c'était un sacré compliment.

Compliment que votre art de l'ellipse ne suffit pas à justifier. L'esthétique de la nouvelle, ce n'est pas leur problème, aux jeunes, même s'ils en apprécient intuitivement la qualité. Ce qu'ils cherchent dans la lecture, dans le cinéma, la chanson ou ailleurs, c'est un écho de leurs angoisses devant la vie dont, tout comme vous, ils jouissent passionnément, mais ne retirent souvent qu'inquiétude ou dégoût. Mais bien sûr, ils croient avoir tout inventé, et s'aperçoivent avec un naïf étonnement que le mal de vivre n'est pas leur apanage. Alors quoi, au XIXe siècle aussi, au XIXe siècle déjà ?... Eh oui, au XIXe siècle, on ignorait le sida mais l'amour gay n'était déjà pas gai (n'est-ce pas, Mademoiselle Fifi ?). Au XIXe siècle, on était déjà "cerné par les cons" (Saint-Antoine vaut bien Dupont-Lajoie dans le racisme primaire et la veulerie meurtrière). Au XIXe siècle, certains pensaient déjà que les hommes de guerre sont les fléaux du monde et vous n'aviez pas attendu Boris Vian pour écrire votre Déserteur à vous : Pourquoi ne jugerait-on pas les gouvernements après chaque guerre déclarée ? Si les peuples [...] faisaient justice eux-mêmes des pouvoirs meurtriers, s'ils refusaient de se laisser tuer sans raison, s'ils se servaient de leurs armes contre ceux qui les leur ont données pour massacrer, ce jour-là, la guerre serait morte. Au XIXe siècle enfin, on vivait déjà tant bien que mal la condition humaine, plutôt mal que bien, avec le sentiment d'être piégé quelque part et de n'avoir parfois d'autre échappatoire que l'auto-dérision (ou la folie, ou l'alcool, ou la drogue, ou... quelques nuits fauves, pourquoi pas ?). Au XIXe siècle, donc, il se trouvait des écrivains comme vous pour crier tout cela, et le crier si fort que nos oreilles d'aujourd'hui l'entendent encore, parce que ces préoccupations essentielles - ou seulement existentielles, mais est-ce vraiment une restriction ? - n'ont pas plus d'âge que les mots pour les dire.

C'est sans doute pour tout cela qu'elle vous aimait, mon cher Guy, la jeune fille à la crête orange, mais je dois à la vérité d'ajouter que sa culture toute fraîche comportait des lacunes. Je n'ai pas cherché à les combler pour ne pas la décevoir, mais que penserait-elle, cette moderne amazone qui chevauche un bolide hurlant et fait, dans tous les domaines, jeu égal avec les hommes, si elle lisait sous votre plume : la femme est perfide, bestiale, immonde, impure ; elle est [...] l'animal sensuel et faux chez qui l'âme n'est point (même l'Eglise catholique a fait amende honorable à ce propos !), chez qui la pensée ne circule jamais comme un air libre et vivifiant. Elle est la bête humaine, moins que cela, elle n'est qu'un flanc, une merveille de chair douce (merci quand même) qu'habite l'infamie. Très cher Guy, je ne lis pas ce texte aux étudiant(e)s, pas plus que celui où le héros choisit les femmes comme côtelettes en boucherie : si cette misogynie était fréquente à votre époque, elle n'en est pas moins choquante et je pense que vous valez mieux que ces stéréotypes d'un autre âge.

Tenez, je vous préfère quand vous nous racontez les tribulations de Boule de Suif, la prostituée au grand coeur méprisée par ceux-là même à qui elle vient de sauver la vie, les malheurs de La Rempailleuse, qui se meurt d'amour pour un pharmacien minable qui ne la mérite même pas, ou pire encore les manigances criminelles de La Mère aux Monstres, que la misère pousse à mettre au monde des enfants difformes pour les vendre à un montreur de foire. Horribles histoires, certes, mais si pitoyables. Le regard que vous portez sur elles est celui de la compassion, très éloignée de la haine sexiste. Il est vrai que ces femmes appartiennent à la catégorie des victimes-nées, non à celle des femelles dominatrices qui se jouent des hommes et les ridiculisent. Car bien sûr, l'égalité dans l'échange n'est pas envisageable. Quel que soit l'amour qui les soude l'un à l'autre, l'homme et la femme [...] restent deux belligérants. [...] Il faut toujours qu'il y ait un dompteur et un dompté, un maître et un esclave. Tantôt l'un, tantôt l'autre. L'un bourreau, l'autre victime, donc. Et qui tient la hache, qui pose sa tête sur le billot ? Neuf fois sur dix, c'est l'homme qui est séduit, capté, accaparé, enlacé de liens terribles... Il est la proie, la femme est le chasseur... Elle joue avec lui comme les chats avec les souris. Mon pauvre Guy, comme je vous plains ! Quoi ? Dans votre vie comme dans votre oeuvre, pas une figure féminine noble et belle, qui mérite à la fois l'amour et l'estime et n'effraie pas pour autant la gent masculine ? Pas une union heureuse, pas un mariage réussi ? Je comprends alors qu'un de vos héros se réfugie dans le rêve (La vraie femme que j'aime, moi, c'est l'Inconnue, l'Espérée, la Désirée, celle qui hante mon coeur sans que mes yeux aient vu sa forme) et qu'un autre préfère chasser son épouse et la remplacer par des fleurs. Elles, au moins, se laissent enfermer dans des serres jalousement closes, on peut les posséder et les cacher ainsi que des femmes de harem. Vous aviez une âme de sultan oriental, mon cher Guy !

Mais il serait trop simple de vous réduire à cette caricature. L'image de la femme dans votre oeuvre est aussi multiforme que l'image de la vie, et votre trouble devant l'autre sexe, cette valse-hésitation entre la femme-victime et la femme-vampire, n'est qu'un des aspects de votre angoisse devant le monde, devant la vie, qui a trouvé sa source dans le spectacle insoutenable auquel vous avez assisté, enfant : votre père battant votre mère. Papa, comme un fou, frappait, frappait... Quant à moi, [...] j'éprouvais le bouleversement qu'on a devant [...] les irréparables désastres. Ma tête d'enfant s'égarait, s'affolait. [...] C'était fini pour moi, j'avais vu l'autre face des choses, la mauvaise, je n'ai plus aperçu la bonne depuis ce jour-là...

Il est vrai que "la bonne" est cruellement absente de votre oeuvre. Pessimisme ou lucidité ? Sensibilité d'écorché vif, en tout cas, qui ne connaît pas plus de demi-mesures dans la jouissance que dans la souffrance. C'est pour cela qu'on vous aime en cette fin de siècle si semblable à la vôtre, c'est pour cela qu'on vous lit et qu'en vous lisant, on contracte le virus de découvrir les nouvellistes de 1993, vos héritiers plus ou moins directs. C'est pour cela que je vous ai écrit aujourd'hui, jour anniversaire de votre mort, cette lettre à un VIVANT, car je n'ai pas de goût pour les communications d'outre-tombe.

 

Très fidèlement vôtre

 

Brigitte NIQUET