Maupassant et les femmes

MAUPASSANT ET LES FEMMES (in Nouvelle Donne n° 2)

 

Il pouvait sembler difficile, dans un numéro consacré aux femmes, de laisser une place à Maupassant, tant l'image de misogynie primaire lui colle à la plume et irrite nombre de lectrices modernes, même peu concernées par les combats féministes. Que vient donc faire dans ce numéro 2 de Nouvelle Donne l'auteur qui a écrit : Elle est perfide, bestiale, immonde, impure ; elle est la femme de perdition, l'animal sensuel et faux chez qui l'âme n'est point, chez qui la pensée ne circule jamais comme un air libre et vivifiant : elle est la bête humaine, celui qui prétendait choisir ses partenaires comme côtelettes en boucherie ? C'est qu'avec Maupassant, rien n'est simple et que, derrière ce jugement à l'emporte-pièce, trop excessif pour être crédible, se cache un homme fragile qui craignit les femmes autant qu'il les aima, c'est-à-dire passionnément.

 

 Saisissant sa femme par le cou, il se mit à la frapper avec l'autre main, de toute sa force, en pleine figure. Le chapeau de maman tomba, ses cheveux dénoués se répandirent : elle essayait de parer les coups mais elle ne pouvait y parvenir, et papa, comme un fou, frappait, frappait...

Que l'on s'imagine le très jeune Guy assistant à cette scène et il ne sera pas besoin de faire référence à Freud pour comprendre le traumatisme subi par l'enfant, et les répercussions de celui-ci sur son équilibre psychique, sans doute déjà précaire. C'était fini pour moi... Je n'ai plus eu de goût pour rien, d'amour pour personne. Formule littéraire, peut-être, mais qui traduit une vraie difficulté relationnelle. Ce n'est pas un hasard si, dans l'œuvre de Maupassant, les rapports humains, et particulièrement les rapports homme-femme, sont presque toujours fondés sur le statut bourreau-victime ou, comme il le dit lui-même, dompteur-dompté, maître-esclave, chasseur-chassé. Jolie richesse de vocabulaire pour exprimer une seule et même réalité ! Car, bien entendu, l'égalité entre les deux sexes n'est pas envisageable : l'homme et la femme sont toujours étrangers d'âme, d'intelligence, ils restent deux belligérants. Et comme il n'y a pas de guerre sans un vainqueur et un vaincu, ils ne sont jamais égaux.

Mais qui est le prédateur, qui est la proie ? En souvenir sans doute de sa mère (la seule femme à qui il voua toute sa vie un amour tendre et fidèle), Maupassant s'est attaché, surtout dans ses premiers écrits, à dépeindre avec une véritable sympathie les femmes-victimes. Victimes des hommes le plus souvent (comme la pauvre Rempailleuse qui se meurt d'amour pour un pharmacien minable qui ne la mérite même pas), mais aussi de la misère (voir Aux Champs ou La Mère aux Monstres) et de la société (Madame Baptiste, à qui le milieu bourgeois ne pardonnera pas d'avoir été violée à seize ans par un ouvrier agricole, Boule de Suif, prostituée au grand cœur méprisée et bafouée par ceux à qui elle vient de sauver la vie). Même si elles peuvent avoir parfois une sorte de revanche posthume comme dans Première Neige ou Le Testament, il faut d'abord qu'elles la paient de leur vie : il ne fait pas bon être femme dans les nouvelles de Maupassant ni d'ailleurs dans ses romans. Mais le regard que porte l'écrivain sur ces malheureuses est celui de la compassion, non celui de la haine sexiste.

Or, celle-ci n'est jamais très loin car, derrière les créatures précédemment citées, trop pitoyables pour inspirer la moindre crainte à la gent masculine, se profile l'ombre redoutable de la femme-ogresse, de la femme-vampire. Du début à la fin de la carrière littéraire de Maupassant, la société et le rôle de la femme dans celle-ci ont beaucoup évolué et la montée en force de modernes amazones capables de supplanter les hommes et de se jouer d'eux n'a cessé d'inquiéter l'homme et l'artiste. Peu à peu, dans son œuvre, les rôles s'inversent : dans Un coq chanta, c'est le mâle qui est victime d'une femelle capricieuse pour laquelle il se ruine et qui poussera le sadisme jusqu'à le priver de sa "récompense" finale. D'ailleurs, neuf fois sur dix, c'est l'homme qui est séduit, capté, accaparé, enlacé de liens terribles... Il est la proie, la femme est le chasseur... Elle joue avec lui comme les chats avec les souris. Il n'est pas jusqu'aux noms des personnages qui, avec un certain humour, ne reflètent cette situation : dans Notre Cœur, l'héroïne s'appelle Michèle de BURNE et son partenaire... MARIOLLE. Apparemment, Maupassant pratiquait l'argot avec autant d'aisance que le français traditionnel.

Mais la dérision n'est pas toujours une échappatoire suffisante. Que faire alors ? Feindre de croire que les animaux seuls savent aimer, mieux que les humains en tout cas (Amour) ? Rêver à L'Inconnue, l'Espérée, la Désirée, celle qui hante mon cœur sans que mes yeux aient vu sa forme ? Pratiquer le fétichisme mortuaire et s'éprendre d'une Chevelure découverte dans le tiroir secret d'une commode ? Les objets, eux, ne se rebellent pas et ne revendiquent pas leur indépendance. Quand donc on est nanti d'une décevante épouse, pourquoi ne pas divorcer et ne pas la remplacer par... des fleurs ? Elles, au moins, se laissent enfermer dans des serres jalousement closes ainsi que des femmes de harem.

Ce retour onirique aux sources de la société la plus patriarcale a quelque chose d'émouvant dans sa naïveté même. Fallait-il que Maupassant soit mal dans sa fin de siècle pour en arriver là ! Eu égard à ce malaise, à ce mal-être, il lui sera beaucoup pardonné. Il suffit, au demeurant, de le lire en le situant dans son époque pour relativiser certains de ses propos, mais ce n'est pas toujours nécessaire : cent ans après sa mort et malgré bien des progrès, toutes les difficultés de la relation homme-femme ne sont pas aplanies, et l'inquiétude de "Bel-Ami" devant l'autre sexe est souvent aussi moderne que son angoisse existentielle. Rien d'étonnant donc à ce que l'une et l'autre trouvent un écho dans notre fin de siècle qui n'est pas encore, loin s'en faut, l'âge de la sérénité. A en croire Maupassant d'ailleurs, la femme se modifie tous les cinquante ans. Messieurs les Hommes, vous n'êtes pas au bout de vos peines !