Maupassant n'est pas mort

 

 

MAUPASSANT N'EST PAS MORT (pour le centenaire de la mort de Maupassant) in Nouvelle Donne n° 2

 

Le 6 juillet 1893 mourait Guy de Maupassant. 1993 sera donc l'année Maupassant, puisque nous avons la discutable habitude de commémorer le décès des grands hommes, de préférence à leur naissance ou aux dates importantes qui ont jalonné leur oeuvre. Faut-il voir dans ce type de célébration un désir inconscient de momifier les artistes ? Dommage pour Maupassant, notre père à tous, dont la présence est encore si vivante, la démarche si proche de la nôtre.

 

Certains s'efforcent aujourd'hui de réhabiliter la nouvelle, injustement décriée ? Maupassant leur a ouvert la voie. Le texte court n'était pas à ses yeux un sous-produit pour écrivain manquant de souffle, mais au contraire un mode d'expression privilégié, rendu plus efficace par sa brièveté même. Ce qui était vrai au XIXe siècle (l'auteur du Horla ou de Boule de Suif est plus percutant que celui de Bel-Ami ou d'Une vie) l'est davantage à notre époque de sollicitations multiples, où c'est la concision d'un message qui fait sa force. Que ceux qui crient haro sur la nouvelle et la prétendent invendable s'interrogent donc : est-ce vraiment ce genre littéraire qui est en cause ? Les journaux, qui devraient en être le support naturel (ils le furent autrefois), sont désormais gérés comme toute autre entreprise, soumise à la dure loi du marché. Guerre économique oblige : une page de texte (qui coûte de l'argent) contre une page de pub (qui en rapporte), le combat semble perdu d'avance.

Quoi qu'il en soit, c'est surtout depuis Maupassant et grâce à sa technique narrative étonnamment moderne que le nouvelliste a appris à "voir juste", à aiguiser son coup d'oeil et sa plume dans un espace restreint. Comme il arrive souvent, la contrainte s'est révélée fructueuse en obligeant les écrivains, volontiers prolixes, à "dégraisser" leur style, à renoncer aux interminables descriptions, aux commentaires et explications superflus dont ils alourdissaient jusque là leurs récits. Même les nouvellistes, à quelques rares exceptions près (Sade, Fénéon), n'échappaient pas à ce travers. Maupassant et son maître Flaubert les ont persuadés que l'image de la vie, pour être exacte, n'a pas besoin d'être exhaustive : à l'auteur de savoir choisir les détails significatifs qui révèlent l'essence même d'un caractère, d'un comportement. Vive l'observation précise, le mot-clé, la chute-couperet qui résume toute une vie. C'est ainsi qu'est née l'esthétique que nous reconnaissons aujourd'hui : la nouvelle, art elliptique, doit tendre vers l'épure.

Certes, on a réagi au XXe siècle contre la nouvelle "à chute", la nouvelle-anecdote. Mais c'était pour mieux y revenir, une fois purgées les facilités de cette technique. Il n'y a d'ailleurs jamais d'anecdotique pur chez Maupassant. Il n'écrit pas seulement pour raconter, même très bien, des histoires. Il écrit pour stigmatiser les rapports humains, le plus souvent fondés sur la bêtise, la cupidité et surtout la relation bourreau/victime. Il écrit pour exorciser son angoisse devant la vie, dont il jouit passionnément mais dont il ne retire finalement que dégoût. Il écrit pour dire que l'homme, quoi qu'il fasse, est pris au piège et n'a d'autre exutoire que l'auto-dérision ou la folie. Mais il a la pudeur de son désespoir et il faut deviner celui-ci en filigrane derrière la trame de ses récits, même ceux réputés drôles (la "morale" y est toujours scandaleuse). Donner au genre narratif une dimension symbolique, voire métaphysique, voilà une ambition partagée par bien des nouvellistes contemporains et qui a porté certains d'entre eux au sommet de leur art.

On pourrait continuer longtemps : Maupassant fut si novateur à son époque qu'il reste actuel un siècle plus tard. Le relire encore, alors que l'on croit tout savoir, c'est, en outre, contracter le virus de découvrir les nouvellistes d'aujourd'hui, ses héritiers plus ou moins directs. Maupassant n'est pas mort et la nouvelle est plus vivante que jamais.