Prélude TAV

Prélude

 

J’étais faite, je le jure, pour être la femme d’un seul homme. Si l’actuel porte le numéro dix – ou douze, à partir de trois, j’ai cessé de les compter vraiment – j’en demeure la première étonnée. Moi, une “collectionneuse” ? Allons donc ! Je n’y crois pas, même s’il me faut un peu plus des doigts des deux mains pour dénombrer les messieurs qui se succédèrent dans mes pensées, et accessoirement dans mon lit, dont je souhaitais pourtant réserver l’exclusivité à celui qui... celui que... bref, au partenaire idéal qui ne saurait être qu’unique. Quand j’ai quitté le pensionnat à dix-sept ans, j’imaginais ma vie comme une grande avenue droite bordée d’arbres que croiserait un jour un autre boulevard rectiligne, sur lequel cheminait à ma rencontre un jeune homme tout exprès modelé pour moi par une providence bienveillante. Au carrefour, nous nous regarderions éblouis, nous nous reconnaîtrions, et nous bâtirions là notre maison pour l’éternité, enfin pour la vie. À dix-sept ans, la vie devant soi revêt facilement des allures d’éternité.

 

Ce romanesque de bazar peut étonner à notre époque dite de libération des mœurs. Mais je ne manquais pas d’excuses. En fait de libération, un pensionnat religieux à la fin des années 50, en province qui plus est, ne représentait pas le nec plus ultra. Les garçons étaient, bien entendu, sévèrement bannis de cet univers clos, exception faite pour l’aumônier qui, tel les anges, n’avait sans doute pas de sexe. Mais il était difficile de fantasmer sur ce presque vieillard incolore et bredouillant, sans doute l’avait-on choisi tout exprès. En fait, à l’âge incertain des premiers émois adolescents, l’absence de représentants du sexe opposé favorisait plutôt des penchants homosexuels inavoués, dans les deux sens. Une certaine religieuse aux yeux clairs garde peut-être entre les pages de son Missel, si elle vit encore, les billets doux maladroits et brûlants des nombreuses jeunes filles que son sourire ensorcela. Elle n’y attachait pas beaucoup d’importance à l’époque. Elle savait que leur désir éperdu d’amour se trompait seulement et provisoirement d’objet et qu’il trouverait bientôt de quoi se satisfaire ailleurs.

Car après des années d’un ostracisme peureux vis-à-vis de tout ce qui ressemblait à un homme, il fallait bien que les bonnes sœurs ouvrent la porte de la volière. Au-delà de celle-ci vivaient d’étranges animaux auxquels il allait falloir nous habituer et même, horreur, nous accoupler. Mais tout cela, nous dit-on, était sanctifié par le mariage, lequel étant voulu par Dieu ne pouvait qu’être bon. Nous n’y étions pas du tout préparées mais il nous suffisait de l’attendre, la bouche en cœur et les yeux au ciel.

J’attendis donc et j’adoptai pour ce faire le style qui me parut le plus adapté à mon état d’esprit comme à la situation, le genre Belle au Bois dormant que seul un baiser de son prince réveillera. Soit dit en passant, ces oripeaux devaient m’aller comme un tutu à un griffon, je n’étais pas vraiment dotée du physique adéquat. Bref, ridicule ou pas, je pataugeais dans le conte de fées, mais je ne dormais que d’un œil, guettant celui que le destin me réservait et que je n’avais pas l’intention d’attendre cent ans. Aussi quand un homme me plaisait, l’identifiais-je aussitôt comme le futur époux qui m’était promis. Pas question, bien sûr, de cacher mes sentiments, que je supposais avec naïveté automatiquement réciproques.

Pauvre petite fille stupide ! Il se trouvait toujours aux alentours une jeune vamp – sûrement pas élevée chez les bonnes sœurs, elle – , experte dans l’art de jouer au chat et à la souris, pour piétiner mes plates-bandes. Je découvris, médusée, la chorégraphie d’un ballet dont je n’avais même pas soupçonné l’existence, et dont le pas de deux semblait obéir pourtant à des règles immuables : Si tu aimes, surtout, ne le manifeste pas. Simule l’indifférence, dérobe-toi, donne un peu et reprends beaucoup, montre-toi fuyante, insaisissable, capricieuse, inaccessible, et les adorateurs ramperont à tes pieds. Mais pour se conduire ainsi, il faut ne pas aimer (pensais-je bêtement). Vingt ans ne m’ont pas suffi pour venir à bout de ce paradoxe. Faire marcher les hommes n’a jamais été mon fort – j’aurais pu y arriver à la rigueur avec ceux que je n’aimais pas, mais quel intérêt ? On prend goût à ces jeux très tôt ou pas du tout.

 

Très long fut donc pour moi le temps d’apprendre à vivre, très longue et plutôt cruelle l’éducation sentimentale. Que reste-t-il aujourd’hui de la petite pensionnaire du Couvent Sainte-Marie ? Bien malin qui pourrait le dire. Moi-même, je peine à la reconnaître, à me reconnaître dans les diverses Catherine successives qui m’ont faite ce que je suis aujourd’hui. Avec l’aide de quelques hommes, il est vrai, qui y ont beaucoup contribué. Mon histoire est aussi une histoire d’hommes, avec un -s. J’ai toujours été excellente en orthographe et n’ai jamais omis de mettre un -s au pluriel.