Quelques questions à l'auteur

Je préviens les lecteurs éventuels de cette page que j'y aurai beaucoup recours aux citations. On me reproche souvent d'en abuser, mais j'adore ça et je persiste et signe. Pourquoi dire (mal) ce que d'autres ont dit si bien ?

 

Alors, toujours aussi noir ?

Je pourrais faire appel à François Cavanna (un de mes auteurs préférés) pour répondre à l'accusation de pessimisme qui me colle à la peau :

"Savoir qu'au bout de notre vie il y a la hideuse vieillesse et la mort et ne pas aimer ça, c'est être pessimiste ? Alors, c'est que la vie aussi est pessimiste. Et c'est même elle qui a commencé."

(Les Pensées)

Mais Jean-Noël Blanc, dans une interview accordée à la revue Nouvelle Donne, dont j'étais à l'époque rédac'chef, a été si exhaustif sur le sujet que je ne peux que le citer :

N.D. Pourquoi refuses-tu le caractère triste et noir que l'on attribue souvent à tes textes ?

J. -N. B. Mais parce que c'est drôle. Je suis sûr que je fais des textes drôles !

 N.D. Il y a tout de même des histoires dures...

J. -N. B. Un : Je pense que la vie c'est ça. Deux : la nouvelle noircit toujours les choses. Forcément, en condensant, il y a très peu de nouvellistes drôles et ça devient très vite superficiel quand c'est drôle. Alors, ça peut être superficiel très brillant à la Mark Twain ou Alphonse Allais. C'est merveilleux mais... ce n'est pas toujours très profond. Quand c'est concentré et profond, ça devient noir et une partie de mon boulot, c'est d'essayer d'atteindre ce noir mais avec le sourire. 

 

Donc, même si plusieurs lecteurs trouvent ce livre plutôt moins noir que mes précédents et se sont bien amusés à la lecture de quelques textes (Auto-stop, Voisin voisine...), il faut bien l'avouer, la noirceur l'emporte souvent, ce qui me semble induit par la question du titre. Comme l'a écrit Pagnol (considéré à tort par certains comme l'auteur de la joie de vivre, du soleil, des cigales...) : "Telle est la vie des hommes, quelques joies très vite effacées par d'inoubliables chagrins. Il n'est pas nécessaire de le dire aux enfants." (Le château de ma mère).

Mon livre n'est donc pas un livre pour enfants ni pour enfants de choeur.

 

 

Alors, encore des nouvelles ?

La nouvelle est mon genre de prédilection, celui par lequel j'ai débuté et auquel je reviens toujours, sans doute parce qu'il convient si parfaitement à mon écriture que, lorsque j'essaie d'écrire un roman, tout le monde me parle de "ma longue nouvelle"... Comme quoi la nouvelle n'est pas une question de format, mais de concentré d'écriture. "Je hais les détails inutiles", disait Prosper Mérimée. C'est un credo que j'ai fait mien depuis longtemps.

Je laisse encore la parole à Jean-Noël Blanc :

 La nouvelle, j'y suis tombé presque par hasard. C'est un monde qui est fascinant, c'est tellement technique comme travail, comme lecture. Il y a là un plaisir tout à fait particulier, tout à fait différent du roman. Le problème, c'est de ne pas trop s'enfermer là-dedans, c'est un danger parce qu'au bout d'un moment, si tu ne fais que des nouvelles (sauf si c'est vraiment ton tempérament, il y a des gens qui sont faits pour ça, Annie Saumont, c'est sa respiration, elle est bien là-dedans, ce qu'elle fait c'est parfait), tu risques de t'enfermer dans quelque chose de trop petit et plus c'est petit, plus ça finit par devenir pointu, ça rentre, ça rentre, ça creuse et à la fin tu te trouves avec une petite aiguille à 600 mètres sous terre alors que tu aimerais qu'en même temps, il y ait un petit peu de vent à la surface des choses... Quelle belle image ! Non, mais j'ai peur que ne faire que des nouvelles conduise à se rétrécir sur la technique de la technique.

La nouvelle amène-t-elle un auteur à se rétrécir ? Sauf, dit Jean-Noël Blanc, "si c'est vraiment ton tempérament". Et il cite Annie Saumont, pour qui j'ai une admiration sans borne et qui m'a fait l'honneur de dire qu'elle appréciait ce que j'écrivais. A l'instar de la "grande prêtresse de la nouvelle", ce genre littéraire est exactement "ma respiration".

 

 

Et les hommes, là-dedans ? Toujours aussi absents ?

Là, vous pensiez sûrement que j'allais devoir oublier Jean-Noël Blanc. Erreur ! Grave erreur ! Lui, c'est avec les femmes qu'il a un problème, il suffit dans ses réponses de remplacer "homme" par "femme", "garçon" par "fille" et inversement :

N.D. Bien que tu emploies exclusivement la troisième personne du singulier, il n'y a quasiment que des personnages masculins, en tout cas chez les enfants, et chez les adultes quand il y a une femme c'est juste à travers le regard des hommes...

J. -N. B. Il y a un déficit de personnages féminins, tu as raison. Là, il va falloir que je m'améliore ! 

N.D. C'est difficile ?

J. -N. B. C'est difficile parce que c'est l'Amazonie, un autre continent, c'est beaucoup plus facile pour un homme d'écrire sur les hommes.

N.D. Pour les enfants, on pourrait imaginer qu'il y ait des petites filles...

J. -N. B. Pourquoi ? Je pense que c'est très différent aussi les petites filles des petits garçons, je pense, je ne sais pas. Et puis je préfère partir de choses que je maîtrise un petit peu. J'essaie de ne pas tromper sur la marchandise, et celle que je connais le mieux, c'est la mienne.

Et en plus, moi, j'écris pratiquement toujours à la première personne. Alors, faire parler un homme ou un jeune garçon et trouver le ton juste me semble extrêmement difficile. Je ne l'ai tenté que dans "L'enfant aux yeux noirs", nouvelle que je n'ai publiée qu'après l'avoir cent fois remaniée. Au lecteur de juger du résultat.

 

 

Et la famille, toujours elle ? Toujours aussi présente dans ce que tu écris ?

Ce n'est pas un choix, c'est plutôt une constatation a posteriori. Le choix d'un thème, d'un sujet, ne procède pas d'un calcul, il s'impose à l'écrivain. Comme dit toujours Jean-Noël Blanc, "c'est parce que ça doit m'intéresser, ça doit me gratter, on se gratte là où ça démange". La famille me démange beaucoup.

Quant au constat a posteriori d'avoir écrit quelque chose que je n'ai pas choisi et qui m'échappe, j'ai une anecdote à ce sujet. Hugo Marsan, qui m'a interviewée pour mon premier livre N'aimer personne, m'a posé cette question : "Vos 4 héroïnes refusent, chacune à leur manière, la maternité. Pourquoi ?". J'en suis restée bouche bée. Jamais je n'avais eu conscience d'avoir fait ce choix. Evidemment, cette récurrence correspondait à quelque chose de très profond chez moi : j'ai un vrai problème avec le fait de mettre au monde des enfants, problème que j'explicite à travers le personnage de Clara dans le dernier texte du livre, mais en dehors d'elle, jamais je n'avais décidé ni, je le répète, eu conscience, de fermer la route de l'enfantement à mes 3 autres personnages féminins. Je me pose encore la question du pourquoi. J'ai découvert plus tard que mon éditeur et sa femme avaient eux aussi fait ce choix de vie et que c'est peut-être pour cela que mon livre leur avait plu d'emblée, bien qu'ils ne me l'aient jamais dit. 

 

 

Et l'humour ? Ton éditeur dit, en 4e de couverture, que ton texte est saupoudré d'humour (noir, bien entendu). Qu'en penses-tu ?

Je pourrais citer cette fameuse maxime : "L'humour est la politesse du désespoir". Je suis quelqu'un de très poli.

Ou citer encore Jean-Noël Blanc : "Ce n'est pas très drôle, la vie, c'est même épouvantable. Heureusement qu'on peut rigoler, c'est si triste qu'il n'y a qu'à en rigoler... "... "L'autre jour, j'ai entendu des comédiens lire certains de mes textes et les gens se marraient dans la salle. C'était la première fois, les gens éclataient de rire et j'étais heureux, ça y était, enfin...". 

J'ai moi aussi entendu des gens rire sans retenue lors de la version scénique d"'Histoire de bicyclette", l'une des histoires les plus atroces que j'ai écrites. J'avoue en avoir d'abord été très choquée et en avoir voulu au metteur en scène et à l'actrice de n'avoir rien compris au personnage. Mais c'était juste le contraire, ils avaient tout compris. Ce rire était nécessaire, libérateur, et c'est moi qui l'avais provoqué par mon écriture, finalement j'en étais fière.

Quant à savoir si je "saupoudre" volontairement mes textes d'humour : on peut dire que oui, en ce sens qu'ayant horreur du pathos et redoutant d'y tomber quand les histoires s'y prêtent, je pratique systématiquement la distanciation et fais pratiquer par mes personnages, qui parlent tous à la première personne, l'auto-dérision. C'est un ressort comique très efficace et quand on se moque de soi-même, alors là, oui, on peut se permettre de rire de tout.