Suite d'"Une histoire de bicyclette"

texte de Julie Cortèse

Le texte ci-dessous est la suite d'"une histoire de bicyclette", imaginée par Julie Cortèse, élève de 2nde, sur le sujet : "Un an plus tard, Séverine a onze ans...".

1990.

Encore une nuit et je serai morte.

 

Il est presque midi lorsque je quitte mon lit. Aujourd'hui  c'est samedi alors j'ai pu dormir tard ; mais surtout aujourd'hui c'est mon anniversaire. Papa et Maman ne l'ont pas oublié, ils m'ont fait un énorme bisou sur le front ce matin, dans la cuisine, et m'ont dit « joyeux anniversaire, Séverine ! ». Puis Papa est reparti dans le jardin couper des fleurs, et Maman a continué d'éplucher les légumes, muette.

Je me suis dépêchée de boire mon lait et d'aller m'habiller, j'ai hâte de monter sur le vélo.

Ne croyez pas, ce n'est pas le mien ; c'est celui de Clara. Elle me l'a prêté hier. Je ne lui ai pas dit pourquoi j 'en avais besoin sinon elle aurait refusé que je lui emprunte. J'espère qu'elle ne sera pas trop fâchée que son vélo soit abîmé et que je l'aie taché...

Je pense que le bus passera dans six à sept minutes. Je le verrai arriver, et je l'entendrai aussi. Qu'est ce que ça peut être bruyant un autobus ! Parfois le matin, quand le bus de mes copains passe devant la maison, il fait tellement de bruit que je me jette sous mon lit en pensant que c'est un tremblement de terre. Mais quand j’entends le bruit des portes qui s'ouvrent, vous savez ça ressemble un peu à un gros ballon qui se dégonfle, là je sais que c'est le bus. Et je suis rassurée, pensez !

Plus que cinq minutes.

J'enjambe le vélo et j'attends sur le trottoir.

Il y a trois semaines, lundi, le photographe est venu à l'école avec toutes ses valises qui transportent tous ses trucs. Il occupe trois tables à lui tout seul ! Je déteste les photos. Mais cette fois j'ai souri, du mieux que je pouvais, et j'ai essayé d'être jolie. Je me suis dit que si Maman voulait une photo qu'elle pourrait mettre sur le buffet sans qu'elle ait trop honte de moi, il fallait que je fasse un effort. Ça m'a drôlement ennuyée d'ailleurs, j'avais l'air aussi cruche que toutes ces filles à montrer mes dents à l'objectif. Mais bon, Maman me regardera peut-être plus souvent lorsque je serai à côté de David.

Quatre minutes.

- Alors, tu vas le faire ?

Une voix grave qui vient de ma droite. Ça n'est pas à moi que l'on doit s'adresser, personne ne m'interpelle jamais. Excepté mon instituteur bien sûr, mais c'est toujours pour me disputer... Alors il arrive, ce bus ?

- C'est à toi que je parle Séverine.

Séverine... C'est mon nom !  Alors c'est à moi que l'on parle. Je tourne la tête.

- Bonjour.

Depuis quand est-ce que je suis polie, moi ? Tiens, un vieil homme.

- Bonjour, je vois que nous attendons tous les deux la même chose.

Il me sourit. Pourquoi est-ce qu'il me sourit ? Et pourquoi est-ce qu'il me parle d'abord, je ne le connais pas, moi. Et puis il dit n'importe quoi, nous n'attendons pas la même chose, lui et moi. Lui, il attend le bus ; et moi j'attends de me faire renverser par le bus. Ça n'est pas pareil.

- Alors, vas-tu le faire ?

Mais de quoi me parle-t-il ?

- Excusez-moi, je ne comprends pas.

- Enfin tu sais, ce que tu attends depuis si longtemps...

- Je ne pense pas que nous nous connaissions.

- Non, nous ne nous sommes jamais réellement rencontrés, mais moi je te connais...

- Comment savez-vous que je m'appelle Séverine ?

Il continue dans ses explications en ignorant ma question.

- Je te connais car avant, tes parents et moi étions amis. Je suis le vieillard qui habite la maison juste à côté de chez toi, mais tu ne m'as jamais vu, tu ne fais pas attention à moi...

Le vieillard ? Ah... peut-être. S'il continue de me parler je n'entendrai pas le bus, et je n'aurai pas le temps de prendre le vélo pour aller jusque sur la route.

- Écoute-moi Séverine, il ne faut pas que tu le fasses.

- Que je fasse quoi ?

- Que tu ailles sur la route avec le vélo pour te faire renverser. Ça serait dommage d'abîmer le vélo de ton amie...

Comment sait-il tout ça ? Pfff... à ce train-là, je n'aurai jamais le bus.

- Tu sais, lorsque j'avais ton âge, j'étais comme toi.

Alors là, ça m'étonnerait ! Je suis sûre qu'il n'avait pas de frère qui s'appelait David, je suis sûre que sa mère ne le comparait jamais à ce David, exprimant clairement qu'elle l'aimait ce David, et pas lui. Oh oui, je suis sûre que jamais ses professeurs ne disaient à ses parents « hum... il n'est pas comme David ». Non, je ne suis pas comme David, non ! Oh j'aurais aimé... j'aurais aimé être un garçon parfait, un garçon aimé de tout le monde, un beau garçon exemplaire et si intelligent... Mais je ne suis pas David, je suis Séverine. Je vais faire plaisir à tout le monde en partant. À monsieur l'instituteur, il n'aura peut-être plus de maux de gorge à force de me crier dessus pour quelques fautes d'orthographe... À Clara, qui ne devra plus me passer son goûter parce que Maman aura oublié de mettre le mien dans mon sac ; à l'épicière qui ne perdra plus son temps à trier les guimauves roses des jaunes sous prétexte que je détestais les roses... Et à Papa et Maman bien sûr, qui n'auront plus un tas de choses ennuyeuses à faire pour moi, juste pleurer devant ma photo sur le buffet.

Alors pourquoi rester si je peux faire plaisir à tant de personnes simplement en me faisant renverser par le bus ?

-Tu as raison, je n'ai pas connu ce que tu me décris.

Ai-je parlé à voix haute ?

- Mais si tu décides de partir maintenant, jamais tu ne seras grand-mère.

Grand-mère ? Pourquoi me parle-t-il de grand-mère ?

Le bus arrivera bientôt, encore quelques minutes à l'entendre me dire n'importe quoi. Et puis, je ne suis pas obligée de l'écouter.

- Si tu pars maintenant, tu ne pourras jamais te marier et jamais tu n'auras d'enfants.

Tiens, n'avait-il pas une barbe tout à l'heure ? Il me semble être moins ridé tout à coup... Peut-être est-ce à cause des rayons de soleil...

Et puis pourquoi parle-t-il d'enfants ? Je n'ai peut-être pas envie d'en avoir, moi, des enfants.

- Si tu pars maintenant, tu ne rencontreras jamais l'amour.

L'amour... Personne ne veut de moi. Maman dit toujours quand on se dispute que je fais tout pour que l'on me déteste. Tout le monde me déteste, tant pis.

Les rayons de soleil peuvent parfois nous tromper ! Il me paraissait vieux et voilà que maintenant je le vois jeune homme...

Le prochain arrêt sera très certainement le mien.

- Si tu pars maintenant, jamais tu ne vivras ton rêve.

Mon rêve ? Quel rêve ?

Plus que quelques kilomètres et le bus sera, je pense, devant la maison.

- Ton rêve de devenir célèbre et aimée de tous. Et cela grâce à tes écrits, malgré tes quelques fautes d'orthographe.

Il rit comme un enfant.

Et là je ne peux plus me tromper, c'est un enfant. Il a sûrement mon âge.

Il rit de plus belle et  croque dans sa sucette. Il monte sur son vélo.

Le soleil m'illumine et je sens ses rayons qui me chauffent le cœur qui depuis trop longtemps était froid. Et je ris, comme lui, les larmes aux yeux.

Il pose son pied sur la pédale et part. Je lui fais signe et le vois s'éloigner de plus en plus.

Lorsque je tourne mon regard vers la gauche, après qu'il a disparu dans l'horizon, je le vois, le bus. La chose qui a failli me retirer la vie, me retirer mes rêves, m’ôter tout espoir d'une vie heureuse.

Je descends de mon vélo. Le soleil se couche et c'est l'heure du gâteau. Je rentre, et sur le buffet m'attend un paquet bleu au ruban jaune à côté de son portrait, David, qui me sourit encore sa sucette à la main.

Aujourd'hui j'ai onze ans, et aujourd'hui je suis heureuse.