Pourquoi j'écris

C'est une question que l'on pose souvent aux écrivains, que je pose moi-même aux participants de mes ateliers d'écriture. J'ai bien envie de m'en tenir à la réponse de St John Perse :

A la question toujours posée « Pourquoi écrivez-vous ? », la réponse du poète sera toujours la plus brève : « Pour mieux vivre ».

ou à celle, complémentaire, de Tahar Ben Jelloun :

Il était persuadé que l’écriture était la forme la plus subtile et la plus noble de l’exorcisme. Ecrire pour détruire. Ecrire pour effacer. Nommer les choses pour les éloigner. C’était cela le secret.

 (Le premier amour est toujours le dernier, Seuil, 1995)

et surtout à celle de Dominique Sampiero, que j'ai mise en exergue de mon 1er livre, "Attention aux autres", livre qui n'a jamais trouvé d'éditeur et que je publie actuellement, chapitre par chapitre, sur mon blog :

J'écris pour ne pas fermer les yeux moi aussi. Je gagne le pays de ma colère.

Mais il se trouve qu'en décembre 2003, suite à la remise du Prix du Furet pour N'aimer personne, Aurélia Rojon, une jeune élève de l'EDHEC responsable de l'Association Des Livres et vous, m'a posé cette même question ainsi que quelques autres très pertinentes, ce qui a donné lieu à une véritable interview. Voici le résultat.

> - D'où vous vient l'envie d'écrire ?
Je préfère répondre à la question, très voisine quoique un peu différente : "Pourquoi j'écris". J'écris pour les mêmes raisons que je fais du théâtre, parce que dans l'écriture comme sur la scène, on va jusqu'au bout de soi-même. Au bout de ses colères, de ses doutes, de ses désespoirs, de ses amours, de ses haines aussi. La vie n'est pas jusqu'au-boutiste. L'écriture, si. Elle est un merveilleux exutoire aux frustrations de la condition humaine, aux demi-mesures et aux compromis de la vie sociale, qui me gênent aux entournures. C'est pourquoi je préfère l'écriture à la vie, même si la première se nourrit de la seconde, en bon vampire qu'elle est.

> - Quelle est votre motivation quotidienne ?
A vrai dire, je n'en ai pas. Je peux rester plusieurs semaines sans écrire et ensuite passer huit jours à ne faire qu'écrire et me relever la nuit pour écrire encore. L'idée de me mettre à ma table (ou à mon clavier) tous les matins à la même heure et de pondre un nombre de pages défini me déprime profondément. C'est sans doute ainsi qu'on devient un écrivain "professionnel" qui publie un roman par an, mais il y a là un côté "tâcheron" de l'écriture qui ne me convient pas du tout.

> - Pendant la conférence, vous avez dit que vous aviez été influencée par des novellistes comme Annie Saumont. Comment se manifeste cette influence?
Annie Saumont a révolutionné à la fois l'écriture proprement dite (en chahutant avec le plus grand bonheur la syntaxe et la ponctuation traditionnelles) et la notion de "point de vue", c'est-à-dire qui raconte l'histoire, généralement chez elle un narrateur interne, partie prenante de l'histoire, qui dit "je". C'est à partir de cela que j'ai trouvé ma véritable voie : j'ai ainsi réécrit Une histoire de bicyclette, rédigée au départ de manière très classique, avec un narrateur externe, et qui n'avait eu aucun impact particulier sur le public, malgré la force du thème et de la 1e phrase : "Moi, quand j'aurai onze ans, je prendrai un vélo et je me ferai écraser par un autobus". Après cette réécriture, le texte s'est littéralement "envolé" et m'a valu des lettres de lecteurs bouleversés. Et pourtant, rien n'avait changé, sauf l'écriture.

> - Quel est votre trait de personnalité dominant ?
Sincèrement, je ne sais pas. II faudrait demander l'avis de mon entourage, et sans doute obtiendriez-vous des réponses très diverses, voire contradictoires, tant l'image que nous donnons aux autres dépend de leur propre perception et, de plus, n'est pas forcément celle que nous croyons ou voulons donner. Elle en est même, parfois, aux antipodes, et ce "retour de boomerang", quand il a lieu, est très difficile à vivre.

> - « N'aimer Personne » est un livre dur, où les quatre héroïnes sont des fillettes blessées, pourquoi avoir traité de ce sujet ?
En partie pour des raisons autobiographiques (le personnage de Clara est assez proche de moi, même si j'y ai apporté toute la distanciation nécessaire, à mon sens, à la littérature). Mais surtout en raison de toutes les histoires qu'on m'a racontées, que j'ai lues, et qui me font penser (comme je le dis dans la 4e de couverture) qu'on ne guérit pas toujours de son enfance et même qu'on n'en guérit jamais lorsque celle-ci est par trop chaotique (ou qu'on l'a vécue comme telle : encore une fois, tout est question de perception). Mais depuis Freud, c'est une banalité de le dire. Mieux vaut alors l'écrire, le décrire, "en situation", c'est ce que j'ai essayé de faire.

> - Est-ce que vous avez un sujet que vous aimez particulièrement (qui se retrouve dans beaucoup de vos nouvelles) ?
Oui, et cela ne vous étonnera pas, compte tenu de ma réponse à la question précédente : sur une quarantaine de textes écrits, plus de trente tournent autour du thème "Famille, je vous hais". Mais attention ! La haine n'est que l'envers de l'amour, un amour qui n'a pas trouvé son objet, un amour déçu, bafoué, piétiné... II y a aussi beaucoup de bonheur, de chaleur à trouver dans certaines familles et même avec certains membres de familles par ailleurs globalement détestables : rien n'est simple et mon but n'est certainement pas de jeter l'anathème sur la famille en général : je me méfie plus que tout des simplifications et des généralisations abusives.